Le rôle social du retour périodique au modèle

Posté par nofim le 12 juin 2013

On n’a pas assez réfléchi sur les éléments qui contribuent à cimenter un groupe et cela explique probablement  certaines dérives idéologiques qui ne pourraient avoir un tel écho si le public avait conscience des fondements de la vie sociale.
Nous pensons en effet que la vie sociale est tributaire de l’existence d’un certain nombre de modèles  sous-jacents, que l’on peut résumer en nous référant à la dialectique de l’un et du multiple, dont nous avons traité à maintes reprises ces derniers temps. Par là même nous définirons les facteurs susceptibles de nuire à la fluidité des débats au sein de groupes.
Quand, en effet, les membres de groupe ne peuvent plus se référer à un seul et même modèle, il y a  crise. Or,  quand ce modèle est occulté par la diversité de ses manifestations, quand il n’est pas réitéré périodiquement, la communication au sein du groupe devient difficile car on ne perçoit plus ce qui est commun à ses membres.
Il s’agit donc de restituer le modèle sous-jacent par-delà la diversité de ses traductions, de ses interprétations, de ses applications, de ses avatars. Or, dans certains cas, une telle tâche apparait comme excessivement compliquée à mener à bien, tant le modèle a pu se décliner, se traiter dans les contextes les plus variés, de sorte qu’il devient méconnaissable. A partir de là, le socle sur lequel le groupe repose se fragilise, tout ne tenant plus que par la force de l’habitude.
Il nous faut approfondir ici la notion même de modèle. Prenons le cas de la place de la langue française dans le monde (cf.  « Le français, quelle histoire ! »par   J. B. Nadeau et    J. Barlow,   Ed. Québec-Amérique 2007, Reed Livre de Poche, 2012, pp. 21 et se.). Il y a plusieurs façons d’aborder le sujet. On signale le nombre de locuteurs qui « parlent » cette langue ou bien, option que nous privilégions (cf. nos textes sur ce thème), on suit la fortune du « modèle «  français au sein de plusieurs langues, chaque langue y recourant à sa manière. Dans un cas, nous dirons que c’est une approche féminine consistant à s’en tenir aux personnes qui maitrisent parfaitement  telle langue mais dans l’autre, nous dirons qu’il s’agit d’une approche masculine qui met en avant l’impact d’un modèle sur  un nombre important de pratiques y recourant peu ou prou. Cette seconde approche permet d’englober toute une série de langues au sein d’un même ensemble alors même que les dites langues ne sont pas pleinement conscientes de ce qui les relie et les unit. On se trouve là confronté au cas d’un ensemble considérable qui correspond peu ou prou  à toute l’Europe du Nord  et aux langues germaniques,  slaves voire turques, alors que l’Europe du Sud échappe à l’emprise du modèle français du fait même de son appartenance – à l’exception du grec  –  à l’ensemble des langues latines dont  fait partie d’ailleurs le français).  A partir du moment où le français est perçu comme ayant été la langue de référence, une sorte de réservoir de mots dans lequel les uns et les autres puisèrent, l’on met en évidence un socle commun qui était occulté par  une approche cloisonnant, s’arrêtant sur ce qui différencie et non sur ce qui rapproche. Ici, le français est en position masculine et les autres langues en position féminine. Quand, dans les années soixante, R. Etiemble  parle du « franglais », il a certes raison de signaler les emprunts du français à l’anglais mais il ne voit pas que le rayonnement de la langue française sur des siècles et des siècles est d’une toute autre dimension et qu’il ne faudrait pas inverser les rôles en oubliant tout ce que l’anglais doit au français..
La question qui se pose est  celle de l’aspect intrusif du processus. Est- ce que ce sont les emprunteurs recourant au modèle qui sont envahis par la matrice ou bien est-ce le modèle qui est instrumentalisé par toute une série d’emprunts ?  On peut parler  de pollinisation comme générant une communauté.
Les communautés qui n’ont pas identifié le socle qui  est commun entre leurs membres  tout en ayant un certain sentiment de proximité assez diffus, sont menacées par la sclérose. Et ce parce que si l’on ne sait pas d’où l’on vient, on ne peut y revenir et retrouver la source est toujours un challenge, un défi, qui permet un nouveau départ. Encore faut-il savoir d’où (re)partir .
Il y a une hygiène de vie à respecter pour ceux dont la fonction est d’intégrer , d’appliquer un modèle. En effet, celui qui  ne se remet pas en question périodiquement  stagne. Entendons par là que l’on ne peut se contenter d’avoir engagé un processus d’adaptation une fois pour toutes,  ce qui conduit à conférer un statut structurel à ce qui n’est que conjoncturel, à faire passer du conjoncturel pour du structurel, ce qui relève d’une forme d’imposture. On connait ces gens qui enseignent un savoir qui est un savant bricolage personnel comme  étant un bagage à transmettre et  à essaimer. Or, le produit ainsi concerné ne correspond pas à l’étiquette. C’est un produit de seconde main et non de première main, qui n’a que des applications limitées puisqu’il est déjà d’occasion.  Il a largement perdu de ses vertus d’origine quel que soit l’apport en aval qui a pu être effectué, souvent de longue date. Un vieux produit conjoncturel ne se transforme pas miraculeusement en un produit structurel.
On aura compris  la portée d’une telle imposture consistant pour celui qui n’a fait qu’un travail d’adaptation  d’un modèle  de présenter le dit travail comme une « base » de départ, de début, le préfixe « dé » signifiant que l’on dérive d’un certain point (part, but).
Il y a là un enjeu éthique dans un impératif de renouvellement de la part de ceux qui reçoivent. Ils ne doivent pas considérer les solutions ponctuelles, contextuelles qu’ils ont pu élaborer comme définitives, d’autant qu’ils savent pertinemment que d’autres qu’eux utilisent chacun à sa façon le même modèle, au sein de la communauté socioprofessionnelle à laquelle ils appartiennent. Paradoxalement, en refusant de se remettre en question, ils peuvent se figurer qu’ils sont non pas au bas de la pyramide mais en haut, la pyramide, de par son aspect triangulaire, se caractérisant par un sommet aigu et une base beaucoup plus ample, à moins de s’amuser à l’inverser.
Que devient dès lors une communauté qui a perdu le contact avec son modèle matriciel ? Ses membres n’ont plus la possibilité de relancer, à intervalles réguliers, tout au long de leur vie,  une dynamique d’application, qui fait appel à leurs facultés propres. Ils ne sont plus à même de renaître, après s’être vidés, à l’instar d’une femme qui ne peut plus être fécondée du fait de la ménopause. On peut ainsi parler de sociétés ménopausées. (méno : cycle mensuel ( en pause) moon, la lune) qui d’ailleurs sont souvent composées de femmes ayant atteint le seuil de ménopause.  Une telle dégradation psychosociologique  personnelle  conduit d’ailleurs à nier  la dépendance par rapport à un modèle commun en amont  dans la mesure où le « moule » renvoie symboliquement  au « mâle »..
L’intérêt, au demeurant, de ce retour périodique de chaque membre du groupe tient au fait que cela recimente celui-ci, en lui redonnant une conscience plus forte de son unité puisque tout le monde se retrouve au même point de départ, ce qui permet l’intégration de nouveaux membres sans que ceux-ci ne se sentent écrasés par le savoir- faire des anciens. La crise de recrutement propre à certains groupes tient précisément à une telle défaillance dans le recyclage.  D’où la nécessité de créer de nouveaux groupes avec des personnes non atteintes de sclérose plutôt que d’essayer d’amener d’anciens groupes à une problématique de réforme.
A titre d’exemple, nous pourrions citer le cas des communautés astrologiques (nous leur avons consacré un mémoire de DESS en ethnométhodologie, à Paris VIII, en 1995,  « le milieu astrologique, ses structures et ses membres »)  constituées autour d’un savoir conjoncturel fossilisé avec pour effet une crise des vocations en ce début du XXIe siècle, en signalant que dans les années soixante, avec  un ressourcement comme celui engagé par un Jean-Pierre Nicola, un Michel Gauquelin et dans une certaine mesure un André Barbault, ce  qui  permit  l’arrivée de recrues de valeur, du fait d’une réelle ouverture.  On ne peut pas tromper sur la marchandise et faire passer un savoir vieilli, usé jusqu’à la corde  pour un savoir  rajeuni, ressourcé. On voit que les progrès de la Science  ont une incidence sociale dans la mesure où toute société est fondée autour d’un savoir plus ou moins vivant . Croire que l’on peut donner l’apparence de vie à un savoir mort relève d’un calcul d’illusionniste. Or,  un tel exercice est de plus en plus à la mode comme de lire avec le ton un texte dont on n’est même pas l’auteur ou de jouer avec brio une œuvre d’il y a 200 ans plutôt que de s’essayer à faire connaitre des œuvres nouvelles.
 
 
JHB
06.06.13

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