Misère de l’Histoire de l’Astrologie Sur Bachelard

Posté par nofim le 22 janvier 2014

Misères de l’Histoire de l’Astrologie 
Gaston Bachelard et les Véritables Connoissances des Influences 
Célestes et sublunaires de R. Decartes (sic) 
par Jacques Halbronn

« Si d’aucuns invocateurs, nigromanciens, abuseurs ou divins, pour couvrir leur mauvais ars (sic), ont contrefait et contreffont (sic) les astrologiens et se aident d’aucune considération des corps célestes, il ne s’ensuit pas pour autant que la tres noble et excellante (sic) science de astrologie et les purs astrologiens en doyvent estre blasmés etc » 
(Symon de Phares, Recueil des plus célébres astrologues, 1494-1498) 
 

En 1937, paraissait dans la revue romaine Archeion (Vol. XIX (1937) fasc. 2-3) un article intitulé « Un livre d’un nommé R. Decartes », signé Gaston Bachelard (Université de Dijon). Nous nous proposons d’analyser l’article de celui qui, l’année suivante, allait publier la Formation de l’Esprit Scientifique. Né en 1884, Bachelard, qui décédera en 1962, a donc passé, en 1937, le cap du demi-siècle, on peut ainsi estimer que cet article, fort d’une dizaine de pages, n’est nullement une oeuvre de jeunesse. Il semble que son intérêt pour l’ouvrage ait d’abord tenu au fait que la Bibliothèque Municipale de Dijon -ville où Bachelard officiait alors – en possédait un exemplaire.

Le titre de l’article met d’emblée l’accent sur le nom de l’auteur  » un nommé R. Decartes » qui évidemment n’est pas sans évoquer celui de René Descartes tandis que le terme « livre » ne précise pas qu’en l’occurrence il s’agit d’un ouvrage consacré aux « Influences Célestes » en général et à l’astrologie en particulier.

La façon, plutôt cavalière, dont, il y a 65 ans, Bachelard esquissa une étude de cet ouvrage, paru, sans indication de libraire ni privilège, à Paris – si tant est que cette indication puisse être acceptée – en 1667, appartenant à la littérature astrologique, imposant volume de plus de 250 pages, nous permettra de réfléchir sur l’épistémologie de l’Histoire de l’Astrologie.

Nous étudierons notamment deux aspects : l’origine du texte paru en 1667 et la question de son auteur. 
  
 

Un traité des influences célestes de 1667

Bachelard ne semble pas connaître le corpus des textes astrologiques français du XVIIe siècle et cela ne semble pas trop le préoccuper. Comment procède-t-il pour situer ce texte? Or, ce texte, par son ampleur, appartient à une catégorie très limitée qui est celle des sommes astrologiques ou/et antiastrologiques de langue française de plus de deux cents pages.

Dans cette catégorie, pour se cantonner au XVIIe siècle, l’on connaît l’Usage des Ephémérides d’Antoine de Villon parue dans les années 1620 et qui dépasse largement ce nombre. On pourrait citer aussi le corpus lié à Nicolas Bourdin (Tétrabible (1640), le Commentaire sur le Centiloque(1652) et Remarques sur le dit Commentaire du Centiloque de Morin(1654 et 1657) ou encore l’Ast²rologie Naturelle du Comte de Pagan (1659). Chez les adversaires de l’astrologie, on citera le Préservatif de Claude Pythois (1641), le Tombeau de l’Astrologie Judiciaire du Jésuite Jacques de Billy (1657), cité par le dit Sieur Decartes (sic) et le Traité des Influences Célestes ou les Merveilles de Dieu dans les cieux(1660) d’un autre Jésuite, le Père Jean François ( Rennes, 1660). Cf la recension, faite en 1996, de H. Drévillon, in Lire et Ecrire l’Avenir.(op. Cit, pp. 253 et seq) Mais une telle recension ne semble pas avoir existé du temps de Bachelard, la bibliographie astrologique étant en retard sur celle consacrée à Nostradamus.

On pourrait regretter que Bachelard n’ait pas consulté à « Astrologie » le catalogue Matières de la Bibliothèque Nationale si …un tel catalogue avait alors existé! Bachelard, apprenant dans le Véritables Connoissances que le Père de Billy avait écrit un Tombeau de l’Astrologie Judiciaireaurait pu vouloir chercher à le consulter voire à étudier l’attitude des Jésuites à l’égard de la dite Astrologie, notamment en lisant Sommervogel qui leur a consacré un répertoire.

Malheureusement, le Tombeau n’est pas conservé à la Bibliothèque Nationale (Mazarine, cote 11895) et dès lors Bachelard n’avait probablement pas le temps de contacter toutes les bibliothèques de France, de Navarre et d’ailleurs.

Il eut convenu que Bachelard confrontât les Véritables Connoissances avec les autres textes de ce groupe restreint, ne serait-ce qu’aux fins de comparaison, d’emprunt. Bachelard a préféré décrire cet ouvrage en tant qu’entité isolée, ce qui peut sembler une gageure.

S’il avait procédé avec rigueur, Bachelard eut découvert un fait assez troublant, à savoir que les Véritables Connoissances de 1667 et le Traité des Influences Célestes (en abrégé TIC) de 1660 ne faisaient qu’un! Et d’ailleurs, le dit Traité figure dans les collections de la Bibliothèque Nationale. On peut noter que les deux pages de titre sont ornementées d’un bouquet de fleurs assez semblable. Il s’agit là d’une marque du libraire rennais Hallaudays que l’on retrouve encore en 1681, par exemple, dans une édition de l’Arithmétique ou l’art de compter du Père Jean François. Il se serait alors demandé pourquoi les deux ouvrages portant des titres, somme toute, assez proches – tous deux comportent au titre principal l’expression  » Influences célestes » étaient parus à sept ans d’intervalles sous des noms d’auteurs différents. 
 

Le pseudo distingo Decartes/Descartes

Bachelard se hâte un peu vite d’éliminer l’hypothèse Descartes, même en tant que contrefaçon, en notant qu’un faussaire n’aurait pas commis de si grossières bévues mais c’est oublier la possibilité d’un ouvrage déjà existant et dont il suffisait de changer le nom de l’auteur. Dans ce cas, l’argument tombe!

« Il ne faut pas non plus envisager, observe Bachelard, le cas d’un auteur qui écrirait sous le couvert d’un nom célèbre pour lancer son ouvrage. En effet, l’auteur ne fait rien pour tromper son lecteur. Il parle d’un malade qui vit encore en 1659, soit neuf ans après la mort de Descartes. Il relate une aventure arrivée en 1654, un rêve fait en 1657 etc » (p. 161)

Au bout du compte, Bachelard préfère parler d’homonymie, ne contestant pas l’authenticité de l’ouvrage dès lors qu’on ne l’attribuait pas au philosophe. Le nom de Decartes serait donc fortuit. Autrement dit, Bachelard ne semble pas habitué au monde des impostures en entrant dans un corpus astrologique voire prophétique qui ne peut être appréhendé par l’historien des sciences avec ingénuité.

Pourquoi a-t-on choisi pour ce faire le Traité du Père François? Peut être en raison même de son titre comportant le terme » Influences Célestes » de préférence à Astrologie, comme dans le cas de l’ouvrage du Père de Billy…Peut être aussi parce que les deux hommes – François, pédagogue dans la Compagnie de Jésus et Descartes, élève des Jésuites – s’étaient croisé..

Bachelard, au demeurant, en profite pour s’étonner du caractère non cartésien des Vrayes Connoissances chez l’auteur – ce Decartes qui n’est pas Descartes selon lui.. « Aucun des enseignements cartésiens n’est invoqué. Decartes ignore Descartes ». En fait, Bachelard considère que les arguments développés par le Père François manquent de pertinence du moins, trente ans après la parution du Discours de la Méthode.

Après avoir constaté une certaine incurie de la part de Bachelard en ce qui concerne les sources les plus immédiates de l’oeuvre, en l’occurrence la précédente « édition » de 1660, on observera comment il aborde la question du « nommé R. Decartes »

Selon le philosophe bourguignon, il n’y a aucune raison pour rapprocher Decartes de Descartes, il s’agit là d’une fausse alerte. Mais là encore, Bachelard se demande-t-il quelles relations Descartes entretint, favorables ou non, avec l’astrologie, ou plus généralement si le nom de Descartes fut à l’époque en quoi que ce soit mêlé au débat relatif à l’astrologie? Nenni, point! On a bien affaire à un « vrai faux »!

Certes, Bachelard note l’invraisemblance d’une attribution à Descartes en relevant, dans les Véritables Connnoissances des dates postérieures à la mort du philosophe en 1650. Personne, en effet, ne saurait raisonnablement attribuer l’ouvrage à Descartes mais est-ce à dire que l’intention de faire passer le texte pour celui de Descartes n’existait pas? Faut-il épiloguer sur le fait que c’est Decartes et non Descartes qui figure sur la page de couverture?

Il conviendrait notamment de signaler une autre faute d’orthographe dans le titre complet des V. C. « Avec la deciscion (sic) de quantité de belles Questions tant astrologique que astronomique, ensuite la demonstration (sic) de la vertu des Astres, & des planettes, du signe (sic) des douze maisons. Etc ». En effet, la forme « deciscion » est impropre, « demonstration » est écrit sans accent et l’expression « du signe des douze maisons » est pour le moins incongru. En fait, il semblerait qu’elle soit empruntée au titre de l’ouvrage de Rantzau et plus précisément à son appendice, lesAnnotation Universelles de Baulgite: « sur les douze signes par les douze maisons », (« signification des signes en la Ière maison » et ainsi de suite, par exemple le taureau tombant dans la maison VI dans le thème natal), le terme « maison » n’étant pas ici synonyme de signe comme c’est le cas dans le TIC. C’est dire que le nouveau titre du TIC n’est pas l’oeuvre d’une personne qui connaît le sujet, ce qu’aurait dû relever Bachelard. 
 

La coexistence de deux repérages zodiacaux

Dans tous le Traité de Rantzau, y compris dans ses additions, du fait de Baulgite, il n’est jamais question du signe solaire et l’on y trouve au contraire l’étude de l’horoscope dans les douze signes, sur la base de l’ascendant. Ce qui permet à certains (on pense à Yves Lenoble et à Denis Labouré au séminaire de l’AGAPE de décembre 2000 sur les Maîtrises ) d’affirmer qu’il aura fallu attendre le XIXe siècle pour que l’on accorde de l’importance au signe traversé par le soleil. Or, la réalité est plus complexe: c’est ainsi que dans le Kalendrier des Bergers, on pratiquait bel et bien, depuis la fin du Xve siècle, les signes solaires (cf notre étude sur ce texte à paraître sur le site du CURA). Par la suite, il faudra parler d’un syncrétisme interne qui combinera les deux repérages et qui fait que de nos jours on désigne volontiers une personne par la combinaison de son signe solaire et de son signe ascendant. (cf sur les signes zodiacaux en relation avec le calendrier révolutionnaire, nos études consacrées aux signes du lion, du capricorne et des poissons, in Collection Solar sur le Zodiaque, Paris 1981)

Les témoignages abondent – comme l’a montré une exposition qui s’est tenu en 2001 au Musée d’Israël, à Jérusalem – concernant les correspondances entre mois de l’année et signes zodiacaux notamment dans la tradition juive. (Written in the Stars. Art and Symbolism of the Zodiac, Dir. I. Fishof with contributions by Ariel Cohen and Moshé Idel, Jérusalem, 2001). Il est à noter que ces correspondances signe/mois n’ont plus rien à voir avec l’entrée du soleil dans un nouveau signe zodiacal.

A vrai dire, le retour vers le signe solaire qui allait marquer l’astrologie moderne n’était qu’un juste retour des choses puisque, au départ, le découpage zodiacal serait d’origine hémérologique, lié à un calendrier soli-lunaire – montage, bricolage, assez bâtard – solaire de par l’importance accordé aux équinoxes et aux solstices et lunaire du fait du nombre 12, lié aux rencontres de la lune avec le soleil, voué à surcharger par un symbolisme hétéroclite et aux origines préastrologiques, une astrologie à vocation d’abord planétaire. Faut-il, cependant, rappeler que c’est également un des traits de l’astrologie moderne, portant les stigmates d’une traversée du désert aux XVIIIe et XIXe siècles, qui la mit dans les mains d’un public qui n’en faisait qu’à sa guise, que d’accorder quelque importance au nom des signes qui n’étaient au départ que des repérages sans vocation divinatoire? 
 

L’engouement des Cartésistes

Revenons à Bachelard – auteur de la formule discutable « Le Zodiaque, test de Rohrschach de l’humanité-enfant  » – qui, en la circonstance, ne juge pas nécessaire de se faire l’écho de la mode cartésienne qui prend un nouvel essor précisément au cours des années 1660! S’il avait effectué le rapprochement entre les deux éditions, celle de 1660 et celle de 1667, il aurait pu noter que le remplacement du nom de Jean François par celui de R. Decartes coïncide assez bien avec la vogue autour de Descartes, tant pour ce qui est de sa correspondance que pour ses inédits. Justement à propos d’inédits, la tentation n’était-elle pas grande de faire passer les V. C. pour un inédit de plus? D’autant plus que les sujets se recoupent. On savait que Descartes, en 1633, à la suite de la condamnation de Galilée, avait renoncé à publier certains textes – dont quelques essais figureront avec le Discours de la Méthode de 1637 . On savait aussi que les dits textes ainsi gardés par devers soi touchaient en grande partie au cosmos. Quant aux Météores, qui relèvent peu ou prou du monde céleste, ils constituaient un des essais accompagnant et illustrant la Méthode.Qu’y avait-il, dans ces conditions, à ce que parût un ouvrage sur les « véritables connoissances des influences célestes » et qui au demeurant, à la différence de la première édition, ne se présente pas d’office comme une remise en cause de l’astrologie. Il y a là une nouvelle escroquerie en ce que l’on ne prévient pas le lecteur du véritable projet du livre qui est une critique virulente de l’astrologie judiciaire.

Entre 1660 et 1667, en effet, c’est à dire durant le laps de temps qui s’étend entre la première et la seconde édition du traité du Jésuite breton, le nom de Descartes est omniprésent et dès lors il ne semble pas qu’il s’agisse d’une coïncidence s’il figure sur un ouvrage relatif à un sujet qui, reconnaissons-le, ne lui est pas a priori, étranger. Tout se passe comme si, voulant profiter de la sortie de textes inédits de Descartes, on ait voulu en profiter pour faire croire qu’il ait pu écrire sur le sujet des Influences Célestes, à la façon du Père Jean François. Rappelons qu’en 1633, Descartes avait renoncé à publier son traité Du Monde, à la suite du procès de Galilée. Mais en 1637 dans le Discours de la Méthode il en avait intégré des parties, appelés « essais » dont un sur les Météores. En 1642, il avait envisagé, dans une lettre, mais cela était resté à l’état de projet; de traduire son manuscrit en latin sous le titre de Summa Philosophiae. En tout état de cause, il semble bien que le livre du Monde connaissait une certaine circulation manuscrite, puisque l’on s’y réfère dès 1657. ( Lettres de Mr Descartes, Paris, Ch. Angot): évoquant dans l’introduction » la constitution générale de son Monde ».

En 1662 paraît la première édition latine, par Schuyl, le De Homine.. En 1664 parait la première édition en français du Monde de Mr Descartes ou le Traité de la lumière etc, Paris, Theodore Girard (BNF R 33524 Resaq) par Le Roy. Une édition des Lettres de Mr Descartes est de 1663., la première datant de 1657.(Paris, Angot, BNF Res pZ 680) Toujours en 1664 parait l’Homme. D’ailleurs, en 1657, le préfacier de la correspondance mentionne le Monde qui ne paraîtra qu’en 1660. (cf Ch. Adam et P. Tannery, Oeuvres de Descartes, Paris, Vrin, 1974.)

A l’ère de l’informatisation des collections, Bachelard eut probablement découvert qui pouvait avoir écrit ce Traité de la Quantité revendiqué par l’auteur des Véritables Connoissances et qui n’est précisément autre que le Père Jean François et dont Bachelard se contente de dire qu’il n’est pas l’oeuvre de René Descartes! Il écrit « Je sais seulement qu’il est l’auteur d’un Traité de la quantité. Je n’ai pas retrouvé ce traité ». Dès lors, Bachelard ne pouvait-il envisager que le véritable auteur des Vrayes Connoissances ait été connu sous un autre nom que celui de R. Decartes?

Profitons-en pour signaler les ouvrages de notre Jésuite breton, sans que cette liste se veuille exhaustive:

1652 La science de Géographie, Rennes, J. Hardy 
1653 La science des eaux, Rennes, P. Hallaudays 
1653 L’arithmétique ou l’art de compter toute sorte de nombres 
1655 Traité de la Quantité considérée absolument et en elle mesme, Rennes, P. Hallaudays 
1655 La Chronologie, Rennes, P. Hallaudays 
1665 L’art des fontaines. Edition seconde, Rennes, P. Hallaudays (Cet ouvrage est le seul du Père Jean François à avoir été mentionné par L. Thorndike dans son History of magic and experimental science) 
1681 L’Arithmétique et la Géométrie pratique, Paris, Nicolas Langlois 
1681 L’arithmétique ou l’art de compter toute sorte de nombres avec la plume et les jettons. Quatriéme Edition

Ce Jésuite Breton, précisons-le, n’est pas sans quelque lien avec Descartes. Celui-ci avait tenu, dans son Discours de la Méthode des propos acerbes concernant l’astrologie et en note, l’auteur de l’édition de la Pléiade, renvoie à nul autre qu’au Père François qui aurait exercé une certaine influence sur le jeune Descartes, quand celui-ci était l’élève des Jésuites .  » Et enfin pour les mauvaises doctrines, soutient René Descartes, je pensais déjà connaître ainsi ce qu’elles valent pour n’estre plus sujet à estre trompé ny par les promesses d’un alchimiste, ni par les prédictions d’un astrologue, ni par les impostures d’un magicien ni par les artifices ou la vanterie d’aucuns de ceux qui font profession de savoir plus qu’ils ne savent » (p. 11). On ne saurait apparemment classer l’auteur de la Méthode parmi les sectateurs de l’astrologie…

Dans sa correspondance, Descartes s’adresse à un « Révérend Père Jésuite » auprès duquel il se plaint de certaines calomnies émanant de la Compagnie dont il rappelle les liens qui l’y rattachent de ses années de formation.: « L’obligation que j’ay à vos Pères de toute l’institution de ma jeunesse, l’inclination très particulière que j’ay toujours eu à les honorer ».(Lettres 113-116)

On peut donc regretter que Bachelard ait renoncé à l’hypothèse Descartes sur la seule base d’une variante orthographique. Moins un terrain est maîtrisé et plus il est à la merci de tels aléas. 
 

L’analyse de contenu par Bachelard

Mais Bachelard n’a-t-il pas raison de s’étonner de la pauvreté de l’argumentation du TIC? Il conclut « On ne sait pas contredire au niveau des principe. On ne contredit qu’au niveau de l’application des principes » (p. 168)

Il n’est pas exclu en tout cas que Bachelard ne trouve dans ce rejet de l’astrologie un exemple frappant de « coupure épistémologique »: « Une mentalité qui est en train de rompre avec un préjugé en plaisante de manière plus pesante. Elle a besoin d’un comique plus gros » (p. 171). On notera en tout cas la signification du nouveau titre du TIC à savoir l’idée de connaissance vraie par opposition à une fausse connaissance.

Bachelard note que le point faible du contradicteur tient à ce qu’il reconnaît a priori que, cite-t-il « ni les Planètes, ni les Etoiles du firmament n’ont point été mises dans le Ciel pour être oiseuses et pour servir de seul ornement comme les pierres précieuses dans les Bagues » (p; 165). D’où la conclusion de Bachelard: « Il ne pourra pas dévaloriser entièrement l’astrologie puisqu’il a donné aux astres une dignité éminente ».

Bachelard, qui ne tente même pas d’expliciter le titre complet de l’ouvrage, maîtrise-t-il, pour autant, le langage astrologique dont il est évidemment question dans les Vrayes Connoissances (VC)? Il ne semble pas. Sait-il ce qu’est un « aspect » ou une « maison » quand il emploie, à l’occasion, ces termes? C’est ainsi que « maison », ici, n’a pas de rapport avec les « maisons astrologiques » mais concerne les signes. « Il est bon, écrit Bachelard, qu’on saisisse tout de suite la segmentation de la critique qui se fera plus vive contre les maisons du Ciel que contre les Astres qui peuplent le firmament »(p. 163).

Il rappelle que, selon ce qu’il entend de la critique, « les maisons du Ciel; comme les balcons du Ciel, sont des constructions de la rêverie. Ces lieux tout imaginaires ne peuvent spécifier une action réelle ». Puis Bachelard de traiter d’un enfant né sous le signe du Bélier….Et de poursuivre, comme si l’on passait à un autre argument  » Mais le principe le plus ruineux de l’Astromancie consiste à donner une efficacité aux régions du Ciel, aux « Maisons » où viennent demeurer les astres errants » (p. 168). Or, Bachelard ne se rend pas compte de ce que le signe du Bélier est précisément, dans le contexte, une « maison »! Les maisons sont ici ce fameux Zodiaque dont il dira qu’il est « le test de Rohrschach de l’Humanité-enfant »! C’est précisément sur cette question de l’arbitraire des signes/maisons du zodiaque que la Logique de Port Royal s’en prendra, dans son introduction, à l’astrologie; Encore conviendrait-il de comprendre en quoi on peut accepter les planètes et non leurs « maisons ». C’est que, selon le principe du Prologue du Tetrabiblos, dont la traduction était parue en 1640, l’astrologie légitime était celle qui s’appliquait à donner du sens aux aspects entre les corps célestes et non celle qui glosait sur le nom accordé par la tradition et conservé par simple commodité par les astronomes, aux constellations qui balisaient leurs marches, ces constellations qui sont aussi ces « maisons » , terme qui vient probablement du fait que les planètes s’y sont vu répartir leurs « domiciles »…

Et quand Bachelard aborde la question de la fixité relative des étoiles – par opposition aux planètes – il s’arrête sur le fait que, selon Copernic, « les étoiles sont immobiles » sans prendre en considération la possibilité d’aspects – notion clef du Tétrabiblos – entre celles-ci et les planètes (p. 163), ne distinguant pas le caractère fictif des « maisons » et la réalité des étoiles qui les constituent, dans la mesure où si les « maisons « balisent la course des planètes, elles se superposent en fait au balisage stellaire proprement dit. 
 

Descartes et le monde astrologique au XVIIe siècle

En dépit de ces mises en garde contre l’astrologie judiciaire, Descartes n’en était pas moins en relation avec Jean-Baptiste Morin, certes Professeur au Collège Royal (l’ancêtre de notre Collège de France) mais surtout auteur, dès les années 1620, de textes astrologiques en latin et qui fait allusion, dans sa correspondance avec Descartes, en 1638, à son Astrologia Gallica qui ne paraîtra qu’après la mort de l’auteur en 1661, à La Haye.(cf notre édition des Remarques Astrologiques, Paris, Retz, 1976). Mais Morin en s’en prenant à Gassendi, qui sera par la suite considéré – à la fin du XVIIIe siècle – comme le grand fossoyeur de l’astrologie, eut le malheur d’annoncer sa mort prématurément et d’être ainsi tourné en ridicule.

L’idée que Descartes ait pu écrire sur les Influences Célestes n’était, en tout état de cause, nullement ahurissante et en 1671, quatre ans donc après la sortie des Vraies Connoissances, Claude Gadroys – étudié assez sérieusement par Thorndike, publiera la première édition, d’abord anonymement; d’ un Discours sur les influences des astres selon les principes de M. Descartes, Paris, J. B. Coignard. Une nouvelle édition sortira en 1674, chez le même libraire, sous un titre légèrement différent mais tout en maintenant le nom de Descarte : le Discours Physique sur les influences des astres selon les principes de Monsieur Descartes où l’on fait voir qu’il sort continuellement une manière par le moien de laquelle on explique les choses que les anciens ont attribué aux influences occultes »

En 1677, paraît toujours du même auteur une  »Lettre de M. Gadroys à M. De la Grange Trianon pour servir de réponse à celle que M. De Castelet a écrit contre les raisons de Monsieur Descartes touchant le flux et reflux de la mer. Avec une lettre de M. De Cassigny« , Paris, Laurent Rouillart. C’est une réplique à La Lettre de Castelet à Monsieur l’Abbé Bourdelot dans laquelle il démontre que les raisons que M. Descartes a données du flux et reflux de la Mer sont fausses

En 1672, Jean-Baptiste Fayol s’en était pris à Descartes et aux Cartésiens, ce qui montre bien qu’à cette époque il en est beaucoup question des thèses « cartésistes ». Il s’agit de son Harmonie Celeste découvrant les diverses dispositions de la nature, ouvrage physique et mathématique, nécessaire à toutes sortes de gens pour discerner les erreurs de Mr Descartes etc », Paris, chez Jean d’Houry, Laurent Rondet, Thomas Moette. Fayol a les Cartésistes dans son collimateur comme en témoigne le Premier Livre, Des influences des astres. « Que le mouvement de la Terre et la matière première des Cartésistes sont des illusions ».). Une autre édition suivra en 1674, chez Louis Vendosme. Nous avons reproduit la page de titre de cet ouvrage dans l’article « Astrologie » de l’Encyclopaedia Universalis. Thorndike n’a pas identifié ce protagoniste du débat autour de Descartes et des Influences Célestes.

Son premier livre, déclare Fayol, « détruit les fondemens des cartésistes & enseigne à connaître les diverses qualités des airs en tous les endroits du monde & leurs divers objets en toute sorte de temps pour faire choix d’un lien propre à conserver ou rétablir la santé par le seul usage de l’air » . Fayol dénonce « la matière première cartésienne si contraire à la religion catholique et aux sciences naturelles ».

Il convient de réfléchir sur l’emploi de l’expression « influences célestes » en ce début de second XVIIe siècle. Visiblement, on veut ainsi y englober astronomie et astrologie et d’ailleurs, dans les deux titres, les deux termes figurent:

TIC: « Les inventions des astronomes (…) Les propositions des astrologues judiciaires »

VC: « la déciscion (sic) de quantité de belles questions tant astrologique que astronomique »

Curieusement, alors que l’on pouvait croire qu’astronomie et astrologie s’éloignaient l’une de l’autre, ne voilà-t-il pas qu’on les regroupe, quitte à mieux les distinguer! Au milieu du XVIIIe siècle, l’article de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert qui abordera le plus substantiellement le problème de l’astrologie aura pour titre « Influences ». 
 

Le Traité des Influences Célestes et le procés de Rennes

Il eut aussi convenu que Bachelard s’interrogeât sur les circonstances qui avaient conduit à la sortie d’un tel ouvrage. On notera, à titre anecdotique, qu’en 1666 Colbert avait fondé l’Académie Royale des Sciences et que nous sommes donc, en 1667, au lendemain d’un tel événement dont on sait qu’il a marqué profondément le discours des historiens de l’astrologie.

On ne reviendra pas sur cet indécrottable pont aux ânes (cf notre étude sur Bourdin) qui conduit encore de nos jours tant d’auteurs à affirmer qu’en cette même année 1666 Jean Baptiste Colbert avait passé un « Edit » contre l’astrologie. On peut regretter que, pour la circonstance, l’épistémologue dijonnais n’ait point consacré quelque attention à cette affaire.

Il reste qu’après 1666, l’anti-astrologie ne jugera plus nécessaire une attaque frontale de l’astrologie. C’est en tout cas ce qu’observe un Jacques Rohault, dans la deuxième partie, au chapitre XXVII, de son Traité de Physique paru en 1671 est voué à de nombreuses rééditions jusque dans les années 1720: « Cette matière qui ne mérite pas une plus longue discussion et qu’il serait indigne à un Philosophe de traiter plus sérieusement » (Iie Partie,Ch XXVII « Des influences des astres et de l’Astrologie Judiciaire », pp. 120-128). Quel décalage entre cette dizaine de pages de Rohault en 1671 et les 250 pages de Jean François en 1660! En ce sens, les Vrayes Connoissances, par leur masse, seraient déjà anachroniques. Ainsi, 1666 ne marquerait pas tant le déclin de la production astrologique que celui de la littérature anti-astrologique. En ce sens, l’astrologie n’aurait pas eu tant à souffrir des attaques qui lui étaient destinées que d’une marginalisation et d’une certaine mise en quarantaine. Un Gassendi, après 1666, n’accepterait plus des joutes avec des astrologues! Si en 1675, Bernier s’en prend encore aux astrologues, dans son Abrégé, ce n’est qu’une resucée de ce que Gassendi a développé dans les années 1630-1650.

L’affaire de Rennes des années 1650 correspond à une toute autre époque que celle des années 1660-1680. L’astrologie, comme dirait Rohault, y fut prise trop au sérieux. Il s’était passé à Rennes, à la fin des années 1650, en fait dans les années qui précédèrent immédiatement la parution duTraité des Influences Célestes, des choses assez remarquables avec l’affaire du Fatum Universi, événement auquel avait été mêlé un Père Capucin, du nom d’Yves de Paris (né Charles La Rueet on peut se demander s’il n’y eut pas là l’expression de quelque règlement de compte au sein du clergé.

Eymard d’Angers a consacré de l’attention à l’activité d’Yves de Paris mais sans signaler le Traité des Influences Célestes de 1660, pourtant paru à Rennes, dans la ville même où était paru, peu auparavant, le Fatum Universi, avec pour nom d’auteur Petrus Allaeus, arabe chrétien.

Yves de Paris fut désigné pour défendre le Fatum Universi devant le Parlement de Bretagne qui allait décider de la brûler sur la place de Nantes. Sa plaidoirie parut sous le nom de Ad Illustrissimos viros amplissimi Senatus Armorici in librum de Fato universi nuper editum. Mais note Eymard d’Angers, l’avocat ainsi désigné serait en fait le coauteur, avec le Marquis d’Asseyrac, du Fatum Universi! Que reprochait-on à cet ouvrage rédigé en latin? Ses pronostics visant des puissances étrangères. C’est dire que ce n’était pas encore le temps de l’indifférence à l’égard des spéculations astrologiques!

Dans son article sur Yves de Paris, Julien Eymard, (« Un livre curieux de la bibliothèque Municipale de Rennes », In Revue de Bretagne, tome XLIV, 1938, pp. 46-57, voir aussi Ch. Eymard d’Angers, Yves de Paris. Ed Bloud & Gay, 1964, pp. 54-56 ) nous fournit les éléments suivants: « les ambassadeurs d’Angleterre et d’Espagne s’alarmèrent de prophéties faites contre leurs patries respectives et portèrent plainte contre l’auteur (…) Deux autres éditions parurent, revues et corrigées et par le fait même, hélas, sans grande valeur » (p. 47) On notera le parallèle entre cette étude consacrée à un ouvrage astrologique conservé à Rennes (« Un livre curieux de la BM de Rennes ») et cette autre vouée à un ouvrage conservé à Dijon (« Un livre d’un nommé R. Decartes ») et ce à un an d’intervalle! Dans les deux cas, le mot astrologie ne figure pas dans le titre de l’article. On peut se demander d’ailleurs si Eymard d’Angers n’a pas pris modèle sur Bachelard, voulant ainsi tirer parti, lui aussi, des « curiosités » du fonds de la bibliothèque locale..

Yves de Paris croyait-il en l’astrologie? Eymard affirme: « Il est hors de doute , pour qui connaît les livres du P. Yves, que le bon capucin n’a voulu que s’amuser » (p. 52). On lui laisse la responsabilité d’un tel jugement! De fait, Yves de Paris était par ailleurs un auteur important et l’astrologie faisait partie de ses centres d’intérêt sans qu’il s’y soit exclusivement consacré.

Il est vrai que 1654 est aussi l’année de l’Eclipse, à laquelle Elisabeth Labrousse consacra un livre; l’Entrée de Saturne au Lion. Ce qui se passa alors ne fut pas mis au crédit de l’astrologie et contribua à la discréditer alors que sa cote était peut être un peu remontée et d’ailleurs le Père Jean François reviendra en 1660 sur cette déconfiture. On peut dire qu’à partir de 1654, on ne prendra plus guère au sérieux les annonces de l’astrologie, matinées d’ailleurs de prophétisme. Blaise Pascal, dans ses Pensées, évoquera brièvement l’attente de cette Eclipse.

Faudrait-il donc voir avec la publication de ce Traité des Influences Célestes un enjeu purement local? Il est en tout cas on ne peut plus improbable que le Père François ait pu ignorer l’affaire du Fatum Universi et disons même que son travail pourrait s’inscrire au niveau des séquelles de l’affaire.

Certes, Jean François ne s’est-il pas mis à écrire pour la circonstance. En 1660, il est déjà engagé depuis quelques années dans un projet assez ample de publication mais on ne peut prouver que l’idée de s’attaquer à l’astrologie ne lui ait pas été dictée en cours de route quand bien même le Jésuite Breton se réfère-t-il plutôt à la production parisienne qui met sur le marché le Traité de Rantzau..

Dans un Advis au Lecteur, en tête d’une Science de la Géographie, parue à Rennes, chez Jean Hardy, en 1652, le Jésuite breton s’explique sur son projet:

« Mon cher lecteur, je commence à imprimer à l’âge de 65 ans, lors que les autres ont déjà fini etc » D’ailleurs, dans le TIC, le Jésuite ne cesse de se référer à ses autres écrits.

Il reste que la présence d’un traité consacré à l’astrologie judiciaire au sein d’une production à caractère scientifique n’en montre pas moins quel est encore le statut de l’astrologie au début du règne personnel de Louis XIV. 
 

Les Jésuites et l’astrologie

Bachelard aurait, tout de même, pu être intrigué, tout de même, par la référence au Père de Billy – ce qui pouvait le mettre sur la voie et en tout cas consacrer au Tombeau quelques lignes, à titre comparatif, pour un ouvrage paru 13 ans plus tôt -compte tenu que Bachelard ignorait l’édition de 1660 du Traité du Père François.

Si Bachelard avait fait la relation avec la première édition rennaise de 1660, il aurait eu à s’interroger sur le contexte d’une telle parution, trois ans seulement après celle, apparemment comparable dans son esprit, de cet autre Jésuite français, Jacques de Billy.

On s’arrêtera pour commencer à un propos du Père de Billy dont . Thorndike signale le Tombeau de l’Astrologie Judiciaire mais sans préciser qu’il s’agit d’un Jésuite. Comme il ignore le TIC de Jean François – et sa réédition sous le nom de Decartes – il n’était pas en mesure d’apprécier la contribution des Jésuites français à l’antiastrologie du second XVIIe siècle. Il semblerait, à en croire le Père de Billy qu’en s’en prenant à l’astrologie, on atteindrait les fondements des positions jansénistes. Dans son Epitre à Charles de Bourlon, évêque de Soissons, en date du 2 janvier 1657, placée en tête du Tombeau de l’Astrologie Judiciaire, Jacques de Billy campe un parallèle: « Il est aisé de voir: la liaison qu’il y a entre les astrologues et les jansénistes car si la doctrine des uns renverse la liberté, celle des autres fait le (sic) mesme; il est vray qu’ils s’appuyent sur divers principes: les premiers s’affermissent sur les constellations du ciel et les secondes sur l’efficacité de la grâce. Mais il importe fort peu de la diversité des moyens, quand on parvient à la mesme fin. (…)D’où il se peut conclure que les Généthliaques & les sectateurs de Jansenius sont également dangereux puisqu’ils prédisent le mesme effet qui est de ruiner le franc-arbitre & d’introduire la nécessité des actions. Et partant, puisque vostre Grandeur a fait paraistre tant de zèle contre les nouvelles doctrines, il est à croire que l’astrologie ne trouvera point de faveur en son jugement & que personne ne me blâmera dans mon choix ».

Nous verrons que le Père François, pour sa part, pourrait avoir voulu viser un Capucin, le Père Yves de Paris. Les Jésuites, en s’en prenant à l’astrologie, semblent avoir ainsi voulu faire la preuve de leur modernité, ce qui les conduira au XVIIIe siècle à de graves déboires s’achevant sur leur interdiction. Eux qui voulaient exclure vont se retrouver bannis!.

Précédemment, en 1649, à l’époque de la Fronde, déjà un Jésuite français, le Père Nicolas Caussin s’était adressé à une Altesse non identifiée dans une brève attaque de l’astrologie à laquelle le marquis de Vilennes, alias Nicolas Bourdin, avait répliqué. Il s’agit de la Lettre à une personne illustre sur la curiosité des horoscopes, Paris, Denys Bechet et Jean du Bray qui provoquera une Responce en faveur de l’Astrologie à la lettre du R. P. Nicolas Caussin (22. 12 1649)./ Paris, chez l’auteur.

Ce n’est pas le lieu ici de s’interroger sur la part des Jésuites dans la croisade contre l’Astrologie judiciaire sinon en observant que ceux-ci, selon leur vocation pédagogique à la formation des esprits, se servirent d’elle comme un repoussoir leur permettant de préciser, a contrario, leur idée de la science. Il convient de préciser, toutefois, que la production d’un tel arsenal anti-astrologique ne ferait pas sens s’il n’y avait le sentiment que l’astrologie continuait à influer fortement, sinon plus que jamais, sur les esprits à moins que l’on n’ait avant tout visé une certaine vogue de l’astrologie au sein du clergé.. Un clergé qui, notamment, dans la seconde partie du XIXe siècle, montrera à quel point il est sensible aux spéculations prophético-politiques (voir notre thèse d’Etat, Le texte prophétique en France, op cit).. On signalera aussi le cas d’un Dominicain, le Père Jean de Réchac, auteur de l’Eclaircissement des véritables quatrains de Maistre Michel Nostradamus (..) grand astrologue de son temps & spécialement pour la connaissance des choses futures » dont seul un premier volet exégétique consacré à Henri II, parut en 1656 – ouvrage bizarrement attribué par les bibliographes à un certain Etienne Jaubert (cf R. Benazra, Répertoire chronologique nostradamique, Paris, 1990, pp. 231-232) et dont nous avons retrouvé le manuscrit dans les papiers du Père dominicain, conservés aux Archives Nationales. 
 

Le Traité des Influences Célestes et Rantzau

Dans un Avertissement, Jean François s’explique sur son projet, précisant qu’il prendra pour cible privilégiée, la traduction française parue en 1657 du Tractatus du Danois, Henrik Rantzau. Dans l’Avis au lecteur placé en tête du TIC, le P. J. François s’explique sur les motifs qu’il a d’entreprendre une telle oeuvre : »Je me suis servi particulièrement du livre de Henry de Rantzau sizième duc Cimbrique, soit parce qu’il est le plus récent de tous, imprimé à Paris l’an 1657, soit parce qu’il rapporte les sentimens des Anciens & des Modernes. Soit parce que j’apprends que ce Livre est en grande autorité & estime parmy eux »; le traité paraît chez le libraire Pierre Ménard, qui publie la même année la seconde édition desRemarques Astrologiques de Morin de Villefranche. Rappelons que Thorndike a consacré tout un chapitre (Livre VII, Ch. XVI) à Jean-Baptiste Morin

Le Traité est dithyrambique à l’ égard de cet homme qui n’était pas seulement astrologue, comme si on cherchait à fonder un véritable culte autour de ce noble danois, né en 1526 et dont le thème natal est étudié.. Le Tractatus était donc paru dès 1602, à Francfort et réédité en 1615 et 1633 dans cette même ville, Le latin de Rantzau est « fait français » par un certain Jacques Alleaume mais il est complété par des Annotations Universelles d’Alexandre Baulgite, qui sont encore une compilation de textes plus ou moins anciens..

En fait, Rantzau déclare articuler son ouvrage autour d’un  » ancien traité astrologique », qui ne serait donc pas de lui et constituant une troisième partie.

L’éditeur justifie son choix de Rantzau: « Personne que je sache ne l’a pas encore (l’astrologie) entièrement descrite »

Cet ouvrage intéressera les astrologues du Xxe siècle puisqu’en 1947, le Traité des jugements des thèmes généthliaques sera réédité, dans la Collection des Maîtres de l’Occultisme ( volume IX de la collection) par Alexandre Volguine, aux Editions des Cahiers Astrologiques, à Nice, avec une introduction de Jean Hiéroz, spécialiste de Jean Baptiste Morin de Villefranche, auteur placé ainsi en vis à vis de Rantzau, bien que Morin ait commencé à publier alors que Rantzau était déjà mort. (sur Rantzau, voir J. P. Boudet, Le recueil ds plus célébres astrologues de Simon de Pharés, tome II, Paris, H. Champion, 1999, p.305) En 1946, Hiéroz avait notamment, publié chez Leymarie sa traduction latine d’un « livre » de l’Astrologia Gallica, le vingt-cinquième, consacré à l’Astrologie Mondiale et Météorologique. En fait, dès 1941, Hiéroz avait publié, aux éditions des Cahiers Astrologiques, un court volume comportant deux études: Manilius et la tradition astrologique et la Doctrine des élections de Morin de Villefranche.

Cette réédition est tronquée et abrégée de façon à mieux convenir aux attentes et aux besoins des astrologues du Xxe siècle; c’est ainsi que la première partie, pourtant brève, de cette « somme » est purement et simplement supprimée: « L’auteur donne ici quelques indications assez vagues sur les procédés de domification de Mont-Royal, de Ptolémée revu par Cardan, de Campanus, d’Alcabitius et enfin de Gauric: ces renseignements ont actuellemen pour nous peu d’intérêt, comblés que nous sommes à ce sujet par les beaux travaux de H. Selva sur la question. Nous passerons donc de suite à la deuxième partie ». Or, ces pages supprimées débutaient ainsi dans l’édition de 1657: « La première sorte est d’Abraham Avenesra ou de Montroyal », Montroyal étant Regiomontanus et Avenesra, Ibn Ezra. On faisait ainsi disparaître, en 1947, au lendemain de la Shoah, une importante référence au rôle d’un auteur juif médiéval dans l’histoire de la domification, qui, selon Rantzau, serait le lointain précurseur de Regiomontanus…. Citons une fois encore Hiéroz: « En présentant cet ouvrage, une des sommes traditionnelles les plus célébres des XVIe-XVIIe siècles, je prendrai tout d’abord la liberté de faire connaître le fonds de ma pensée sur cette astrologie scientifique (en laquelle, dans mes débuts, j’ai cru, comme beaucoup) et que depuis Choisnard on a tant opposé à l’Ancienne Astrologie ». Il semble en effet que nombre de présentateurs de textes du XVIIe siècle n’aient pas hésité à aborder des problèmes contemporains, sans craindre l’anachronisme.

Hiéroz ne mentionne nullement à cette occasion les Remarques Astrologiques du dit Morin, parues en 1654 et 1657 et qui constituent un « précurseur » de l’Astrologia Gallican, ouvrage que nous avons redécouvert puis publié en 1975, chez Retz, dans la Bibliotheca Hermetica dirigée par René Alleau. En fait, Hiéroz pense salutaire la « comparaison de Rantzau et de Morin », mais ici Rantzau fait fonction de repoussoir pour ce morinien convaincu qui pense que la dite comparaison  » éclairera les astrologues modernes sur l’état de la science astrologique quand les matérialistes du XVIIIe siècle, faisant suite aux rationalistes cartésiens (sic) du XVIIe ont brusquement mis arrêt pendant deux siècles à son millénaire développement ». Si Hiéroz ne s’en prend pas à Colbert, ce dont on ne peut que le louer (ce n’est pas le cas cinquante ans plus tard de B. Baudouin, Dictionnaire, op. Cit.;, p. 54 avec cette variante par rapport au fameux « édit »: « Colbert en interdisant finalement l’étude aux académiciens en 1666″, voir aussi p. 163 à la notice « Graindorge » où il est indiqué que cet auteur présenta devant l’Académie un traité d’astrologie, avec la recommandation du dit Colbert, point que nous avions signalé dans notre étude sur Bourdin (op. Cit) !), on ne peut qu’apprécier le caractère insolite de ce « brusquement » associé à « deux siècles »!

Apparemment, Hiéroz attribue, par inadvertance, la traduction française du traité latin de Rantzau à Alexandre Baulgite et non à Jacques Alleaume – dont P.E.A. Gillet a modernisé la langue – alors que Baulgite s’est contenté de traduire ce qu’il utilise pour ses Annotations. Le lecteur est induit en erreur puisqu’au début de l’édition de 1947, on nous propose ce qui semble être la page de titre d’origine mais qui a été sensiblement retouchée! Le nom d’Alleaume n’y figure plus et des développements sont sautés. Notons enfin que le titre de l’édition moderne est « Traité des Jugements des thèmes généthliaques » au lieu de « Traité Astrologique des jugements des thèmes généthliaques »..Il faudrait probablement traduire du latin « Traité Astrologique. Des jugements des thèmes généthliaques ».

Or, le Privilège daté de 1653 précise bien que Jacques Alleaume « ingénieur du Roy » en sera le traducteur sans mentionner le nom de Baulgite. Il est d’ailleurs possible que l’initiative de la publication française ait incombé au dit Alleaume. Dès lors, dans l’édition de 1947, le lecteur est enclin à croire que les Annexes sont de Rantzau, Baulgite étant réduit au statut erroné de traducteur de l’auteur danois alors qu’il n’est le traducteur que de sa propre compilation additionnelle. A ce propos, notons que Rantzau n’est lui-même l’auteur que d’annexes du Tractatus….Dans son adresse au lecteur, reproduite dans l’édition des Cahiers Astrologiques mais apparemment non prise en compte par Hiéroz qui n’est pas l’auteur de l’adaptation, il est précisé « j’ai trouvé cet ancien traité astrologique en ma bibliothèque (..) Je ne suis pas toujours d’accord en toutes choses avec l’auteur ancien de ce traité ». La troisième partie qui couvre 150 pages (pp. 243- 393) reproduit ce manuscrit. On voit quelle construction complexe se met ainsi en place, avec ses strates successives

A cette occasion, on aurait pu parler du Père Jésuite Jean François qui s’était acharné sur le dit Traité. Mais la connaissance qu’un Hiéroz (de son vrai nom Jean Rozières), astrologue-historien, avait de la production anti-astrologique française était plutôt limitée. Et nous n’avons pas droit, dans cette édition émanant cette fois du milieu astrologique et non du milieu académique, à une étude de l’astrologie dans les années 1650. Point de référence, donc, en prenant le problème par un autre bout, aux Vrayes Connoissances!

En 1998, on a réédité un ouvrage latin paru également en 1657, cette fois à Padoue, à savoir le Primum Mobile du moine Placido Titi, dit Placidus (Ed. FDAF, 1997, traduction de l’anglais de Claudine Besset Lamoine, avec des contributions de G. Bezza et R. Amadou). Ce texte est d’un genre bien différent de celui des aphorismes chers au public français de l’époque: il propose un nouveau référentiel concernant la domification – le système « Placidus » – tout en conservant littéralement la tradition textuelle – et il s’efforce au moyen d’une trentaine d’exemples (dont la capture de François Ier à Pavie en 1525 ou l’assassinat d’Henri IV, en 1610) de montrer que le décalage ainsi proposé, pour le calcul des directions primaires, directement lié à celui des maisons, est viable. Mais, ce faisant, en découplant l’interprétation des facteurs du thème de leur mode de calcul ne favorisait-on pas le recours à des procédés de tirage les plus divers, empruntant notamment aux méthodes divinatoires? En tout état de cause, il semble en effet, pour l’historien de l’astrologie, qu’il soit utile de prendre en compte les changements de modèles astronomico-cosmographiques proposés successivement alors que parallèlement se maintient, contre vents et marées, un discours astro-symbolique, véhiculé par les supports les plus variés. 
 

L’aphorisisation de l’astrologie judiciaire

En dépit de ce qui se passa ou ne se passa pas en 1654, la production astrologique battait son plein en cette année 1657 qui vit la traduction française d’un Traité déjà bien ancien puisque datant de 1602 et en outre constituant une anthologie de textes… Ne faut-il pas d’ailleurs voir un signe de sclérose dans ce mouvement de traductions qui affecta également l’oeuvre de Ptolémée, avec en 1652 le Commentaire du Centiloque (le centiloque étant une série (centurie) de cent aphorismes) par Nicolas Bourdin? D’autant que toujours en 1657 paraissait un recueil d’ aphorismes astrologiques chez Pierre Ménard qui publiait également une nouvelle édition des Remarques Astrologiques, d’abord parues en 1654 chez l’auteur et qui, elles-mêmes, s’articulent autour du Centiloque. Or, avec les Aphorismes d’astrologie tirées de Ptolomée, Hermes, Cardan, Monfredus & plusieurs autres, traduits en français par I. N. Corve. Et augmenté d’une Préface de la vraye Astrologie par L. Meyssonnier. On en connaît deux éditions pour cette même année 1657, l’une à Paris, chez Jean Pocquet, l’autre à Lyon, chez Michel Duhan, le premier mot du titre annonce la couleur: Aphorismes! (Sur Ptolémée, J. B. Morin, H. Rantzau, L. Meyssonnier, A. Ferrier, Abraham Ibn Ezra etc, voir les notices de Bernard Baudouin, Dictionnaire de l’astrologie, op. cit.)

Comment expliquer un tel engouement pour ce genre particulier qu’est celui de l’aphorisme, dont le Centiloque est le prototype? Il y a nécessairement un public pour cela, faute de quoi les libraires ne s’y risqueraient point! Il y a bien une mode des aphorismes astrologiques tout comme il y a une mode des pamphlets anti-astrologiques et on se doute qu’il y ait là dialogue de sourds entre anathèmes et aphorismes, entre réquisitoires et recettes!

Il faut y voir, selon nous, justement un changement de public et peut être la faveur auprès des femmes qui deviendra un trait dominant de la divination aux XVIIIe et XIXe siècles. C’est ainsi que les « Aphorismes » de 1657 sont dédiés à Madame Souveraine de Dombes, duchesse de Montpensier. Qui dit aphorismes, en effet, dit peu ou prou livre de recettes. Deux cas de figures: soit on part d’une position qui fait sens au niveau de la technique astrologique, soit on part d’une situation qui fait partie du quotidien de la plupart des hommes mais dans les deux cas, des aphorismes sont fournis qui permettent un discours oraculaire à partir d’un déchiffrage du thème natal. Autrement dit, la vogue de l’aphorisme astrologique serait comparable, à trois siècles de distance, à celle de l’astrologie par ordinateur (type Astroflash) à partir de la fin des années 1960, l’interprétation se réduisant à une juxtaposition de formules qui ne permet guère de synthèse. Le livre de sentences est en fait l’inverse du manuel d’astrologie. La littérature astrologique didactique est censée enseigner comment on dresse un thème et exposer les principes généraux de l’astrologie tandis que le recueil d’aphorismes relève d’une astrologie prête à consommer, « surgelée » qui permet à un certain public d’y goûter, c’est donc une forme caractérisée de vulgarisation. Hiéroz définit fort bien dans son introduction au Traité édité- au sens anglais du terme, par Rantzau, ces « aphorismes si à la mode aujourd’hui et qui tendent à doter l’astrologie de procédés analytiques évidemment commodes mais contraires à l’esprit synthétique qui doit animer tout véritable astrologue ».

Mais il existe une autre explication qui tient à l’importance des aphorismes dans le domaine de la médecine et de l’alchimie (chymie). Le terme « aphorismes » évoque notamment Hippocrate. En 1661, reparaissent les Oeuvres du R. P. Gabriel de Castaigne tant médicinales que Chymiques (…) À quoy sont adioutez les aphorismes basiliens » (Paris, Laurent d’Hourry). Tout comme Alexandre Baulgite avait ajouté au Traité de Rantzau des Aphorismes et Annotations, de même, à la somme de l’évêque Gabriel de Castaigne, qui appartient comme le Danois au début du siècle sinon à la fin du précédent, J. B. de la Noue croit bon d’ajouter des sentences inspirées de Basile Valentin. Le champ ésotérique en ces années 1650/1660 est truffé d’ aphorismes dont on peut penser qu’ils dénotent une certaine sclérose, l’existence d’un savoir qui tend à se figer et à se répéter, faute de disposer de penseurs d’envergure capables de déstabiliser et de décrédibiliser le discours dominant. On peut même se demander si de tels recueils n’étaient pas ouverts au hasard pour produire des oracles! C’est justement pour démystifier de tels aphorismes que le Père de Billy se serait efforcé, dans son Tombeau, de révéler les principes qu’il jugeait absurdes qui les sous-tendaient, un peu comme fera, près de deux siècles et demi plus tard, en 1899 un Bouché Leclercq, dans son Astrologie Grecque.

Autrement dit, la critique pour être profitable doit venir de l’intérieur plutôt que de l’extérieur et celle que nous voyons se déployer, notamment en milieu jésuite, est bel et bien externe. Il semble bien que Kepler n’ait exercé qu’une influence marginale sur la pensée astrologique du XVIIe siècle et que l’astrologie a continué son chemin comme si de rien n’était. Voilà qui pose le problème de la dialectique entre l’avant-garde et la société dont elle a en quelque sorte la charge : face à Morin de Villefranche dont l’Astrologia Gallica paraît, à La Haye, en 1661, après sa mort, et qui, au demeurant, on l’a vu, affronte Bourdin, il y a un milieu astrologique quelque peu desséché et qui n’est pas irrigué par son élite. Or, si à un certain stade, il n’y a pas symbiose entre toutes les parties concernées, il y a péril en la demeure! 
 

L’ersatz géomantique

Bientôt, à ce jeu là, on n’aura même plus besoin d’astrologie pour servir un tel repas: on se contentera de géomancie à la façon d’un pseudo Gérard de Crémone, alias Gérard de Sabionetta, auteur d’une Géomance Astronomique, traduite par le sieur de Salerne (1661, Paris, J. Gandouyn, Reed. Cahiers Astrologiques, 1946).

Ainsi, après la guerre, Alexandre Volguine, par ailleurs directeur des très orthodoxes Cahiers Astrologiques, ne trouve rien de mieux que de publier, à Nice, ce texte en tête de sa collection « Les maîtres de l’occultisme », lui qui, en 1941, avait rééditer les Prophéties Perpétuelles de Thomas Joseph Moult (1608), autre ouvrage dont le caractère astronomique sinon astrologique est assez spécieux, que l’éditeur rapproche de Nostradamus. Il semble que Volguine soit alors passé par une période de scepticisme par rapport à l’astrologie.

On peut, d’ailleurs, se demander si un ouvrage comme la Géomance Astronomique ne relève pas d’une forme d’anti-astrologie, dont on n’a pas assez souligné l’impact, tout comme l’est, à un tout autre niveau le réformisme astrologique d’un Kepler. Dans son introduction, l’auteur ne reconnaît-il point – on citera dans l’adaptation tronquée de Volguine – que « l’astronomie est une science trop longue et trop difficile pour pouvoir en tirer un jugement convenable. Les yeux de l’Entendement ont de la peine d’en regarder seulement une partie et peu de personnes sont aujourd’hui capables d’en faire de vraies prédictions. Nous avons composé cet ouvrage et lui avons donné le nom de Géomancie astronomique pour enseigner avec moins de travail et de peine la manière de bien juger car dans cette science, il n’est pas nécessaire d’observer l’Ascendant, ni l’heure de naissance comme il se pratique dans l’Astrologie ». A noter que l’ouvrage, dans sa traduction française à partir de l’italien, connut deux préfaces, l’une datée de 1661, dédiée à Mazarin (cote BNF V 21847) et l’autre, parue, après la fameuse année 1666, en 1669, dédiée à Gaspard Marie Crollalanza de l’ordre des Révérends Pères Théatins (cote BNF V 21850). Entre temps, la géomance astronomique est devenue, on ne sait trop pourquoi, la géomancie astronomique! Ainsi, l’astrologie aurait-elle périclité en ce qu’elle était « trop longue » pour ses utilisateurs tout autant sinon plus qu’en raison de son discrédit scientifique! 
 

Conclusion

Il n’est pas sans intérêt de relever le fait qu’un traité hostile à l’astrologie ait pu faire une seconde carrière, sept ans plus tard, sous un autre nom, en tant, en quelque sorte, qu’exposé de la doctrine astrologique.

Entendait-on « piéger » le public en lui proposant une présentation circonstanciée de l’astrologie, avec le label Descartes, alors qu’il s’agissait d’une mise en cause de celle-ci conduite par un Père Jésuite? Il y a là pour le moins quelque duplicité et on ne peut exclure que les Jésuites eux-mêmes n’y aient prêté la main.

Le gros traité du Père Jean François, en ses deux éditions de 1660 et 1667, nous apparaît, on l’ a dit, comme l’ultime somme antiastrologique de langue française. Désormais, les attaques contre l’astrologie seront en effet réduites à quelques pages lorsqu’elles paraissent isolément et à un chapitre ou deux au sein d’un ensemble recouvrant un sujet plus vaste que la seule astrologie, comme la question des superstitions. On ne pourra plus apprendre l’astrologie en lisant un traité d’anti-astrologie!

Force est de constater que Lynn Thorndike ne lui a pas accordé, dans son History of Magic, la place qu’il méritait à divers titres. En fait, Thorndike n’a pas soupçonné que le Père Jean François avait consacré plus de 250 pages à pourfendre l’astrologie. Mais il est vrai qu’à lire Thorndike, on est conduit à tout ignorer d’un homme qui a laissé un traité d’astrologie – au sein des Tableaux des Philosophes, qui est probablement le dernier du genre à avoir été imprimé avant que l’astrologie française ne tombe dans les délices de la divination, à savoir le baron de Saint Georges, Eustache Lenoble, ce grand absent, qui eut convenu à cette « last decade » qui est l’intitulé du dernier chapitre (XI) de toute l’oeuvre de Thorndike. Entre un Père Jésuite Jean François et un Eustache Lenoble que nous avons tous deux exhumés (cf notre étude sur la réédition partielle du traité d’astrologie de Lenoble par les soins d’Etteilla, à la fin du XVIIIe siècle) se situent les limites du talent d’investigation de l’historien américain. Pourtant, Thorndike s’est intéressé à Pierre Bayle et à ses Pensées sur la Comète. Or, dans cette série de textes (Addition, Continuation) dont le prétexte était la comète de 1680, le penseur réformé évoque la réputation du baron du fait de son traité d’astrologie, ce qui lui faisait désespérer, à tort, de la voir jamais tomber en défaveur durable.

Bachelard n’en avait pas moins réfléchi par ailleurs, mais plus sur le plan anthropologique que philologique, à l’émergence de l’astrologie quand il écrivait -on l’a déjà rappelé – que le Zodiaque est le « test de Rohrschach de l’Humanité enfant ». Mais faut-il considérer cette formule comme concernant l’astrologie? Ce serait là comme un cadeau empoisonné! En effet, la question est de savoir si le symbolisme zodiacal relève ou non du champ de l’astrologie au niveau herméneutique. Il nous semble qu’il y a là une forme de décadence de l’astrologie savante du fait d’un syncrétisme avec une astrologie populaire. 

Iconographie 

 

1649. Lettre du R. P. N. Caussin<br /><br />
sur la curiosité des Horoscopes. » src= »http://nofim.unblog.fr/wp-admin/14halbr6_files/14halbr1.jpg » width= »250″ /></td>
<td><img alt= du R. P. N. Caussin. » src= »http://nofim.unblog.fr/wp-admin/14halbr6_files/14halbr2.jpg » width= »250″ />
1649. Lettre du R. P. N. Caussin sur la curiosité des Horoscopes. Outre cette lettre pamphlétaire, ce Père Jésuite est l’auteur de plusieurs textes contre l’astrologie, mais qui traitent de bien d’autres questions, ils seront traduits en diverses langues (cf. le CATAF), notamment la Cour Sainte qui suivra de peu et qui est annoncée dans la Lettre. Caussin précéde, sur ce créneau, un autre Jésuite, le Père Jacques de Billy. 1649. Responce en faveur de l’astrologie à la lettre du R. P. N. Caussin. L’auteur pourrait en être Nicolas Bourdin, qui avait alors déjà publié sa traduction du Tétrabible de Ptolémée (1640) vu que la lettre est signée « De V. »; ce qui pourrait correspondre au fait qu’il était Marquis de Vilennes. Cette polémique annonce celle qui va opposer, dans les années 1650 Jean-Baptiste Morin dit de Villefranche à Pierre Gassendi.

 

1657. Traité astrologique des Jugements des<br /><br />
thèmes généthliaques de Rantzau. » src= »http://nofim.unblog.fr/wp-admin/14halbr6_files/14halbr3.jpg » width= »250″ /></td>
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1657. Traité astrologique des Jugements des thèmes généthliaques de Rantzau. Pierre Ménard publie cette traduction française d’une compilation latine déjà ancienne par Jacques Aleaume, et essentiellement constituée d’aphorismes. On notera l’intitulé « jugemens des themes généthliaques pour tous les accidens qui arrivent à l’homme après sa naissance ». Ce type de traité permettait de lire un thème mais ne fournit pas de méthode pour les calculs. Il est possible que l’on se faisait dresser le thème- chose alors assez laborieuse – par un spécialiste… 1657. Aphorismes d’astrologie. Autre ouvrage traduit par A. C(orve) paru en 1657, avec une Préface de Lazare Meyssonier. Le titre même de l’ouvrage trahit le caractère compilatoire de l’oeuvre et le fait que figurent, sur la page de titre, les noms de Ptolémée et de Cardan est probablement un argument de vente.

 

1657. Remarques Astrologiques de Morin. 1657. Le tombeau de l'astrologie judiciaire de Billy.
1657. Remarques Astrologiques de Morin. Morin avait édité à ses frais une première édition en 1654 car il était aussi éditeur. La seconde édition paraît chez Pierre Ménard, en cette année 1657. Encore une fois, le nom de Ptolémée figure sur la page de titre. Dans cet ouvrage Morin, Professeur au Collége Royal (qui deviendra notre Collège de France) y polémique avec Gassendi mais surtout avec son confrère Nicolas Bourdin qui a sorti en 1652 un commentaire du Centiloque que Morin n’apprécie guère. D’ailleurs, Ptolémée est surtout connu alors à travers les aphorismes du Centiloque bien que sa paternité en soit contestée. Ces Remarques annoncent l’Astrologia Gallica, qui paraîtra en 1661, après la mort de l’auteur.  1657. Le tombeau de l’astrologie judiciaire de Billy. Toujours en 1657, faisant contrepoids à ces recueils d’aphorismes, un « pavé » de plus de 200 pages dirigé contre l’Astrologie Judiciaire par un Jésuite connu par ailleurs pour ses travaux scientifiques. Ce qui montre que la polémique bat son plein et que le public n’y est pas indifférent. En fait, on pourrait dire, sans trop d’exagération, que la lecture du Tombeau peut constituer une forme d’initiation à l’astrologie tant son auteur en fait une exposition circonstanciée, pensant que cela suffit à la ridiculiser.

 

1660. Traité des Influences Célestes. 1667. Les véritables connoissances des influences<br /><br />
célestes. » src= »http://nofim.unblog.fr/wp-admin/14halbr6_files/14halbr8.jpg » width= »250″ /></td>
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<td><span>1660. Traité des Influences Célestes. Ce volumineux traité d’un troisiéme Jésuite, le Père Jean François paraît à Rennes, en Bretagne, dans une ville qui avait été depuis peu le lieu de publication du <i>Fatum Universi</i> d’un Capucin, le Père Yves de Paris, dont Henry de Boulainvilliers parlera, vers 1700, dans son oeuvre astrologique. Cet ouvrage avait déplu en haut lieu en raison de pronostics visant notamment l’Angleterre. On est alors sous Mazarine et Louis XIV est encore bien jeune, au sortir de la Fronde. Rappelons aussi qu’en 1654, on avait annoncé les terribles effets d’une Eclipse, ce qui avait d’ailleurs contribué au discrédit des astrologues.</span></td>
<td><span>1667. Les véritables connoissances des influences célestes. Le même traité va reparaître six ans plus tard, cette fois à Paris, sous un autre titre et attribué à un autre auteur, R. Decartes. Il nous semble à peu près certain que c’est bien René Descartes qui est ici visé avec ou sans la complicité des Jésuites dont il avait été l’éléve. En quelque sorte, cet ouvrage est à la fois un plagiat de la somme antiastrologique de Jean François et une contrefaçon du <i>Mond</i>e de Descartes!</span></td>
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1664. Le Monde de Descartes. 1672. L'Harmonie Céleste de Fayol.
1664. Le Monde de Descartes. Entre 1660 et 1667 est en effet paru, le Monde de Descartes, donc après sa mort. Cela contribue à mettre celui-ci à la mode et explique que certains aient été tenté de laisser croire que Descartes avait pu laisser un tel ouvrage dans ses papiers… Rappelons, en effet, qu’à la suite de la condamnation de Galilée, en 1633, Descartes avait reporté la publication de son oeuvre relative aux choses célestes. Un Claude Gadroys publiera en 1672 un discours sur les influences célestes qui constitue une astrologie revue selon les principes cartésistes. 1672. L’Harmonie Céleste de Fayol. En 1672, alors que l’Académie Royale des Sciences a été fondé par Colbert en 1666 – sans que cela ait immédiatement provoqué le rejet de l’astrologie! – Fayol, prieur de Nostredame de Donges (non loin de Nantes), encore un écclésiastique, s’en prend à Descartes dont il prétend  » discerner les erreurs », ce qui montre bien à quel point le philosophe se trouve, post mortem, au coeur du problème astrologique. Fayol n’emploie pas dans son titre le mot « Astrologie » et lui préfére celui d’ »influence des astres ».

 

1661. Gabriel de Castaigne. 1661. Géomance astronomique.
1661. Gabriel de Castaigne. Jean d’Houry qui publiera en 1672 l’Harmonie Céleste de Fayol, fortement marquée par le médical, avait publié dès 1661 les oeuvres médicales et alchimiques d’un écclésiastique, le Révérend Père Gabriel de Castaigne. On notera surtout que l’ouvrage comporte des « aphorismes basiliens », à une époque où les compilations de sentences astrologiques, dans le style du Centiloque, se multiplient. La production ésotérique goûte alors le genre des recettes (étymologiquement: recevoir, donc transmission) de cuisine. 1661. Géomance astronomique. Décidément, l’astrologie axée sur l’astronomie n’est-elle pas trop compliquée, se demande le sieur de Salerne, dans son introduction. D’ailleurs, le corpus astrologique, avec ses aphorismes, ne pourrait-il s’adapter à des modes de tirage plus accessibles et n’exigeant pas le recours aux éphémérides? On bascule ainsi, vers une astronomie fictive mais qui n’en permettra pas moins une « parfaite intelligence des horoscopes » et qui l’emportera définitivement au siècle suivant, s’appuyant désormais sur la curiosité féminine…

 Bibliographie

  • Bachelard, G., « Un livre d’un nommé R. Decartes », Archéion, Vol. XIX, 1937
  • Baudouin, B. Dictionnaire de l’astrologie, Paris, Ed de Vecchi, 2000
  • Drévillon H. Lire et écrire l’avenir. L’astrologie dans la France du Grand Siècle (1610-1715), Champvallon, 1996.
  • Eymard, J. « Un Livre Curieux de la Bibliothèque Municipale de Rennes. L’Astrologiae Nova Methodus » du P. Yves de Paris (1503-1678) », Annales de Bretagne, XLIV, 1937
  • Grenet, M. La passion des astres au XVIIe siècle, Paris, Hachette, 1994
  • Guinard, P. Le Manifeste, http://cura.free.fr/01qqa1.html, CURA, 1999
  • Guinard, P. « Eustache Lenoble », http://cura.free.fr/docum/10lenob.html, CURA, 2001
  • Halbronn J. Etudes autour des éditions ptolémaïques de Nicolas de Bourdin (1640-1651), avec le Commentaire du Centiloque par Bourdin Paris, Editions Trédaniel, 1993.
  • Halbronn, J. Recherches sur l’Histoire de l’astrologie et du Tarot, avec l’Astrologie du Livre de Toth d’Etteilla, Paris, Trédaniel, 1993
  • Halbronn, J. Catalogue Alphabétique des Textes Astrologiques Français (CATAF), http://cura.free.fr/docum/10catAB.html, CURA, 2001
  • Halbronn, J. « L’Empire déchu ou l’Astrologie au XVIIe siècle » Politica Hermetica, n°11, 1997.
  • Halbronn J, Ed. De J. B. Morin, Remarques astrologiques sur le Commentaire du Centiloqude Nicolas Bourdin, Paris, Retz, 1976.
  • Halbronn J. « Pierre Gassendi et l’astrologie judiciaire. Approche bibliographique » in Pierre Gassendi (1592-1655), Actes du Colloque International, Digne, Annales de Haute Provence, n°s 323-324, 1995
  • Halbronn J. « La résurgence du savoir astrologique au sein des textes alchimiques dans la France du XVIIe siècle, Colloque Aspects de l’Alchimie au XVIIe siècle, Dir. F. Greiner, Université de Reims, 1998.
  • Halbronn J. « Le Manuscrit 7321A de la Bibliothèque Nationale de France et le texte de l’édition critique des textes pseudo-hippocratiques », Louvain La Neuve Bulletin de Philosophie Médiévale, n°38.
  • Halbronn, J., « The revealing process of translation and criticism in the History of Astrology », in Astrology, Science and Society, Historical essays, Dir. P. Curry, Woodbridge, Boydell Press, 1987
  • Haran A. Y. Le Lys et le globe. Messianisme dynastiques et rêve impérial en France aux XVIe et XVIIe siècles, Champvallon, 2000
  • Hiéroz, J. Ed. Traité des Jugements des thèmes Généthliaques de Rantzau, Nice, Editions des Cahiers Astrologiques, Nice, 1947
  • Labrousse E. L’Entrée de Saturne au Lion. L’Eclipse de Soleil du 12 Août 1654, La Haye, Nijhoff, 1974.
  • Thorndike, L. A History of Magic and Experimental Science, Vol. VII & VIII, The seventeenth Century; New York, Columbia University Press, 1958.
  • Withmore, M. P. J. S. A Seventeenth Century Exposure od Superstition, Selected texts of Claude Pithoys (1587-1676), La Haye, Nijhoff, 1972

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