La dialectique nation/empire et la question juive

Posté par nofim le 30 janvier 2014

Le sionisme  au prisme de la dialectique nation/empire

Par  Jacques  Halbronn (Cercle d’Etude et de Recherche sur l’Identité Juive, CERIJ)

 

 

L’alternative au nationalisme, c’est l’impérialisme. (cf.   Chloé Maurel, Géopolitique des impérialismes, Constats et enjeux, ed Studyrama Perspectives  2009). Ces deux notions doivent être dédiabolisées  au risque de ne pas comprendre ce qui se joue dans l’Histoire depuis toujours. On s’efforcera donc de dépouiller ces termes de connotations trop partculières en prenant de la hauteur. Nous appliquerons cette grille à la question juive, c’est-à-dire à un cas assez spécial mais pour appliquer une grille, il faut toujours préalablement décanter le matériau évènementiel brut. (cf. notre ouvrage Le sionisme et ses avatars au tournant du XXe siècle, Ed Ramkat 2002).

Avant la déclaration Balfour de 1917, contemporaine de la Révolution d’Octobre, le mouvement sioniste était divisé en deux courants, l’un focalisé sur la Palestine et l’autre ouvert à toutes sortes de solutions (Argentine, Ouganda etc). Autrement dit, le sionisme n’est pas  fatalement lié à la réinstallation des Juifs en Palestine et dans le Judenstaat de Herzl, la Palestine n’est qu’une option parmi d’autres et on y cite même l’Argentine (cf. l’entreprise du Baron de Hirsch). On peut dire, à la lumière de cette dualité nationalisme/impérialisme, que l’option palestinienne vers 1900 s’inscrit dans une logique nationaliste, liée à une terre ancestrale ou réputée telle.  En ce sens, on opposera une approche sous –tendue par l’objet ou au contraire sous-tendue par le sujet, sous tutelle ou émancipé, pourrait-on traduire.

Qu’est-ce à dire ? Il n’est pas indifférent de rappeler que les Britanniques, à l’origine de la Déclaration Balfour affirmant la volonté de constituer et de garantir l’existence d’un  « Foyer Juif » (Home) en Palestine correspondait aux attentes des Chrétiens tout autant sinon plus que des Juifs, pour des raisons théologiques et téléologiques. Ce qui s’apparente à une forme d’instrumentalisation des Juifs, en tant que signifiant se prêtant à diverses lectures (signifié).

Associer les Juifs à la Palestine, c’était selon nous en faire les objets de l’Histoire plus que les sujets de leur propre Histoire. Cela vaut d’ailleurs peu ou prou pour tous les nationalismes avec cette notion de racines.

A contrario, déclarer comme le firent d’autres sionistes, que le Sionisme n’était  pas nécessairement lié au lieu-dit « Sion » mais pouvait être compris au figuré, c’était  conférer aux Juifs de l’époque un certain libre-arbitre, une volonté et une faculté de se déterminer dans l’ici et maintenant. Serait alors juif le territoire que es Juifs s’accorderaient à considérer comme tel et non tel que dicté par l’Histoire passée. Cette émancipation fut  compromise par la lettre que le ministre Balfour adressa à Lord Rothschild et qui fut entérinée peu après par la société des Nations (SDN) qui venait de se constituer à Genève. On peut épiloguer en effet sur ce qui se serait passé si les juifs avaient trouvé au lendemain de la première Guerre Mondiale un nouveau port d’attache qui n’aurait pas été un enjeu au sein de l’empire britannique. Car le sionisme palestinien ne fait sens qu’au sein d’un tel empire et l’état d’Israël qui se constitua en 1948  est lié à la renonciation de Londres  à une telle entreprise en repassant le dossier à l’ONU comme successeur de la SDN. Il correspond à un ébranlement de cet empire et est contemporain de ce qui se produisit, selon un schéma assez comparables, en Inde mais aussi en Irlande avec la prise en compte des clivages religieux comme critères des partitions. (cf. Yves Lacoste, Géopolitique. La longue histoire d’aujourd’hui, Ed Larousse, 2006)

Les  Juifs sionistes auraient pu s’installer au sein d’un autre empire car il faut comprendre que la solution de la question juive (sous-titre de l’Etat Juif de Herzl) passait par le modèle impérial. Herzl notamment fut en longs pourparlers avec l’Empire Ottoman et il s’agissait, de toute façon, pour lui se situer le nouvel Etat au sein d’un Empire. Il est un fait que les Juifs sont en meilleure posture au sin d’un Empire multinational qu’au sein d’un Etat nation trop homogène. Au demeurant,  à l’époque ce n’étaient pas les empires qui manquaient, si l’on prend en compte l’empire austro-hongrois et l’empire colonial français, entre autres. La solution palestinienne se situait  à l’intersection entre l’empire ottoman et l’empire britannique mais il fait rappeler le précédent roumain, à l’autre extrémité de l’empire ottoman (cf. nos articles sur ce sujet). Une sorte de chantage exigeait de la part récemment libérés du joug ottoman (Congrès international de Berlin) de concéder aux Juifs un lieu d’accueil, à la demande des puissances européennes occidentales et centrales (France, Allemagne, Angleterre etc.)

On sait à quel point les Britanniques eurent les mains liées pour traiter décemment l’installation des Juifs en Palestine, au sien de leur empire, ce qui empêcha de sauver des millions de Juifs dont Hitler voulait se débarrasser. Une politique impériale exige des compromis et Londres ne trouva pas la bonne formulée, ce qui le conduisit à rationne sévèrement l’arrivée des  Juifs européens en Palestine. Mais on sait que le drame n’est pas fini, loin de là car la puissance impériale passe par des cycles et  est mis en veilleuse  de façon périodique (cf. nos travaux sur les cycles). Quand un empire est en pleine puissance, il parvient à faire coexister et cohabiter ses différentes composantes mais quand il décline (même temporairement), les tensions augmentent et l’antisémitisme est une des conséquences du déclin des empires, on l’a vu avec celui de la puissance soviétique puis russe à la fin du siècle dernier. Il ne faut donc pas surestimer la capacité d’un empire à maintenir constant un certain équilibre entre les nations qu’il englobe, d’aucuns diront qu’il emprisonne, à des titres divers. D’ailleurs, la France elle-même n’a pas su préserver les intérêts des Juifs d’Algérie au lendemain des Accords d’Evian (1962), en plein démantèlement de son empire africain. Quelque part l’empire est un antidote contre le problème nationaliste et c’est en ce sens que l’Union Européenne peut toit à fait être qualifiée d’empire.

Mais concernant le sionisme, les choses sont plus complexes vu que l’idée sioniste est déjà en soit à caractère nationaliste et qu’elle prend le contrepied d’un judaïsme que l’on pourrait qualifier d’impérial et qui couvrirait un ensemble très vaste de pays. On retrouve alors l’argument de la puissance cosmopolite juive et il est probable que Herzl était sensible à cette accusation reprise et véhiculée par les Protocoles des Sages de Sion, à l’extrême fin du XIXe siècle. Mais n’était-ce pas tomber de Charybde en Scylla que d’opter pour une solution « nationale » sous la houlette et la tutelle de tel ou tel empire, ottoman, britannique ou autre ? Car l’idée d’un Etat d’Israël totalement autonome n’était guère envisagée ne serait-ce que dans une certaine logique de tutelle, de protectorat, de mandat.

Dans leur Histoire les Juifs ont souvent dû compter sur le pouvoir, l’arbitrage  au plus haut niveau pour se maintenir face à des tensions avec d’autres composantes du dit empire, si par empire on entend une instance devant gérer une pluralité de communautés linguistiques, religieuses et autres.

Le rôle des empires- c’est même leur principale raison d’être- consiste bien évidemment à instaurer une certaine harmonie, une certaine unité au sein de l’ensemble en produisant des institutions nouvelles se surimposant aux particularismes des uns  et des autres, ce qu’on peut qualifier de technocratie et cela implique l’instauration d’une forme de laïcité.

Le cas de l’Etat d’Israël, à ce propos, nous interpelle car quelque part avec la Guerre des Six Jours, il s’est trouvé en situation « impériale » avec les régions « annexées » ou le « territoires occupés » alors que le principe de l’ONU en 1947 était que feraient seules partie de l’Etat juif les régions à majorité juive. Le fondement nationaliste de cet Etat « Juif » rendait très difficile l’instauration d’un ensemble pluriel doté d’institutions appropriées.  On voit là comment une démarche nationale se trouve entrainée dans une spirale impériale, comme ce fut le cas sous Napoléon ou sous Hitler, du fait des victoires militaires qui restent une des causes  principales de toute formation d’empire. Par ailleurs, le fait que la diaspora juive de par le monde  se soit maintenue en dépit de la création de cet Etat génère aussi une forme de dimension impériale à Israël qui place celui-ci en opposition avec l’empire constitué par le monde arabo-musulman tout comme pendant la Seconde Guerre Mondiale,  l’empire « nazi » se considérait en guerre avec un empire »juif ». C’est l’occasion de souligner à quel point la structure d’un empire diffère de celle d’une nation. Comme on l’a dit, ses frontières n’ont pas à être validées par l’Histoire. Généralement, un empire s’articule autour d’une nation dominante, d’où une certaine ambiguïté mais cette nation dominante se montre capable de transcender sa propre spécificité pour accéder à un certaine universel. D’ailleurs, le terme universel appartient pleinement au vocabulaire et à la vocation des empires. On pense ici à la France qui ne se serait pas engagée dans son « colonialisme » en Asie et en Afrique –après avoir connu des expériences en Amérique du Nord Canada, Louisianne, Antilles) si elle n’avait pas eu par ailleurs un vécu impérial en Europe (sous le premier empire en particulier). Donc, s’il est clair que la grille « nationale » ne permet d’épuiser la question juive, l’autre grille « impériale » s’y préte davantage, mais avec des modalités particulières. En tout cas, il nous apparait clair que les Juifs, de par le monde, en dépôt de leur diversité  s’insrivent dans une certaine forme d’unité supranationale dont le ciment serait  une certaine forme de « pratique » (religieuse, linguistique, historique) récurrente que l’on pourrait, faute de mieux, désigner comme une « conscience juive » sans parler de l’apporte, si l’on peut dire, de l’antisémitisme qui contribuerait à forger la dite conscience….En tout état de cause, au risque de paraitre systématique, aucun groupe ne saurait échapper à une telle dialectique cyclique.

 

 

 

 

 

 

JHB

30 01  14

 

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