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Le Kalendrier des Bergers et son empreinte sur l’iconographie nostradamique

Posté par nofim le 5 février 2014

L’iconographie nostradamique
et le Kalendrier des Bergers

par Jacques Halbronn

    Quelles sont les sources de la représentation iconographique de Nostradamus ? A entendre les auteurs de bibliographie nostradamique, il s’agirait d’une production ex nihilo. Il nous semble; au contraire, essentiel d’étudier les origines de ces représentations, ce qui exige bien entendu de sortir du cadre des publications nostradamiques et de remonter quelque peu en amont. Nous verrons quels éclairages une telle investigation peut apporter du point de vue de la datation de certaines éditions des Centuries et des Prognostications.

Dans une étude consacrée au Kalendrier des Bergers1 largement de notre thèse d’Etat2, nous avions étudié les origines du dit Kalendrier et montré l’existence d’un subterfuge. En effet, à l’origine, il semble bien qu’il se soit agi d’ouvrages en langue allemande consacrés aux grands sages du Moyen Age et de l’Antiquité et nullement à des pasteurs gardant leurs troupeaux. On imagine le changement iconographique qu’un tel renversement a pu susciter quant à l’habillement des personnages mais comme c’est le cas le plus souvent, on n’a pas réussi à effacer totalement les traces de la présentation antérieure tant et si bien que subsistera un personnage à sa table de travail, ne correspondant guère à l’image d’un berger.

Or, ce personnage est certainement à rapprocher de l’iconographie nostradamique, à savoir de vignettes représentant, le plus souvent au titre, un cabinet de travail, non sans d’ailleurs que par la fenêtre on n’observe les luminaires et quelques étoiles. Or, cette représentation du ciel n’est pas sans évoquer les pages de titre de plusieurs éditions du Kalendrier, représentant des bergers jouant ou écoutant de la musique sous un ciel étoilé et donc probablement durant la nuit. On notera à ce propos que les vignettes représentant soleil, lune et étoiles ensemble ne respectent guère la vérité astronomique surtout si la scène est censée se situer en plein jour, soit que le fonds de la vignette est blanc, soit que l’on ne distingue aucune bougie dans le dit cabinet.

La représentation des astres dans les vignettes nostradamiques telles qu’on peut les examiner sur les éditions Macé Bonhomme 1555 et Antoine du Rosne 1557 ainsi que sur diverses Prognostications et enfin sur certains almanachs, nous apparaît comme très proche de celle des frontispices des éditions du Kalendrier des Bergers, notamment en ce qui concerne la Lune. Dans les deux cas, le ciel, à l’arrière-plan comporte un soleil, une lune et quelques étoiles entre les deux luminaires. On trouve également une telle iconographie céleste dans The Compost of Ptholomeus, Prince of Astronomers, translated out of french for every person that will have knowledge of the Compost. Le titre même montre bien l’origine (pseudo) savante du corpus considéré.

Compost of Ptholomeus

Frontispice du Compost of Ptholomeus

    Or, sur certaines vignettes nostradamiques, le soleil est à droite et la Lune à gauche et sur d’autres, on observe l’inverse.

   On signalera également la présence dans un cas de deux rangées de livres, constituant une bibliothèque, dans l’autre de quelques livres posés sur une table.

Soleil en premier à partir de la droite

    Paraphrase de C. Galen sur l’exortation de Menodote, Lyon, Antoine du Rosne, 1557 et 1558. Vignette sans frise zodiacale et sans bibliothèque.

Les Prophéties de M. Michel Nostradamus, Lyon, Macé Bonhomme, 1555 (Bibl. Albi et Vienne). Vignette sans frise zodiacale, sans bibliothèque.

Edition des Prophéties (1555)    Paraphrase de Galien (1557)

Frontispices de l’édition des “Prophéties” (1555) et de la Paraphrase de Galien (1557)

    Pronostication Nouvelle pour l’an mil cinq cens soixante deux, Veuve Barbe Regnault (Bib Munich). Vignette sans frise zodiacale et sans bibliothèque.

Almanach pour 1563, Paris, Barbe Regnault. Vignette sans frise zodiacale et sans bibliothèque (Bibl. Municipale de Lille).

Almanach pour l’an 1565, Paris, Thibaut Bessaut (catalogue de vente), sans frise zodiacale et sans bibliothèque.

Pronostication pour 1562 (Barbe Regnault)    Almanach pour 1563 (Barbe Regnault)    Almanach pour 1565 (Thibault Bessault)

Frontispices des éditions parisiennes Barbe Regnault et Thibault Bessault

    Les Prophéties de M. Michel Nostradamus, Lyon, Antoine du Rosne, 1557, Bibl. Univ. Utrecht. Vignette sans frise zodiacale et sans bibliothèque.

Edition Antoine du Rosne (1557)

Frontispice de l’édition Antoine du Rosne (1557)

Lune en premier à partir de la droite

    Prognostication nouvelle & prédiction portenteuse, pour Lan 1555, Lyon, Jean Brotot et A. Volant. Vignette encadrée d’une frise, avec bibliothèque.

Les Significations de l’Eclipse qui sera le 16 septembre 1559, Paris, Guillaume le Noir. Vignette encadrée d’une frise, avec bibliothèque.

Pronostication pour 1555    Significations pour Septembre 1559

Frontispices de la pronostication pour 1555 et des Significations de l’Eclipse (1559)

    La Grand Pronostication nouvelle avec portenteuse prédiction pour 1557, Paris, Jacques Kerver. Vignette encadrée d’une frise, avec bibliothèque.

Pronostication nouvelle pour l’an mil cinq cens cinquante & huict, Paris, Guillaume Le Noir. Vignette encadrée d’une frise, avec bibliothèque.

Grand Pronostication pour 1557    Pronostication pour 1558

Frontispices des Pronostications pour 1557 et 1558

    Les Prophéties de M. Michel Nostradamus, Paris, Veuve Nicolas Roffet, 1588. La vignette semble reprise de l’almanach pour 1578 de J. M. Coloni.

Pronostication composée par M. Marc Coloni fils de feu M. Iean Maria Coloni (…) demeurant à Grenoble, Paris, Claude de Montr’oeil. 1582.

Almanach et amples prédictions pour l’an de Iesus Christ 1582, composé par maistre Marc Coloni, docteur Medecin demeurant à Lyon, Paris, Claude de Montroeuil. (British Library, Londres). Vignette sans frise zodiacale, sans bibliothèque ; le personnage se tient devant un bureau beaucoup plus massif, assis sur un siège plus majestueux, et désigne la sphère placée devant lui. On peut dater l’apparition de cette vignette autour de 1580, dès lors qu’en 1578 la vignette était plus proche de celle de la Paraphrase, dans l’almanach de Jean Maria Coloni, le “père” de Marc.

Pronostication Marc Coloni 1582    Almanach Marc Coloni pour 1582

Frontispices des éditions 1582 de Marc Coloni

    Les Prophéties de M. Michel Nostradamus, Paris, Pierre Ménier, 1589 (BNF) et c1598 (Bibl. Mazarine). Même présentation que l’Almanach de Marc Coloni, pour 1582, mais la vignette figure aussi à la fin.

Edition Nicolas Roffet (1588)    Edition Pierre Ménier (1589)

Frontispices des édition Nicolas Roffet (1588) et Pierre Ménier (1589)

Soleil seul

    Almanach de Jean Maria Coloni pour 1578, Lyon, Nicolas de la Roue (Bibl. Mun. Lyon La Part Dieu). Epître à Henri III.3

Les Prophéties de M. Michel Nostradamus, Lyon, Antoine du Rosne, 1557, Bibl. Budapest. La vignette est inversée par rapport à celle de l’Almanach de J. M. Coloni pour 1578. L’autre édition Antoine du Rosne 1557 (Bibl. Utrecht) dérive directement de la Paraphrase, pour ce qui est de la vignette, tout comme l’édition Macé Bonhomme 1555.

Edition Antoine du Rosne (1557)    Almanach Jean-Marie Coloni pour 1578

Frontispices des éditions Antoine du Rosne (1557) et Jean-Marie Coloni (1578)

    On peut donc dire que l’on a quatre types de vignettes : le type Paraphrase de Galien 1557, le type Jean Maria Coloni 1578; le type Pronostication 1557 et le type Marc Coloni 1582.

On trouve dans nombre d’éditions françaises du Kalendrier des Bergers un personnage avec bibliothèque et avec la Lune en premier, à droite de la fenêtre (Paris, Nicolas Bonfons), avec diverses variantes.

Kalendrier des Bergers (Nicolas Bonfons)    vignette Bibliothèque

Frontispice du Kalendrier des Bergers (Nicolas Bonfons) et vignette “Bibliothèque”

Kalendrier des Bergers (Jehan Bonfons)    vignette Bibliothèque

Frontispice du Kalendrier des Bergers (Jehan Bonfons) et vignette “Bibliothèque”

Kalendrier des Bergers    vignette Bibliothèque

Autre édition du Kalendrier des Bergers et vignette “Bibliothèque”

Calendayr of the Shyppars    vignette Bibliothèque

Autre édition (anglaise) du Calendayr of the Shyppars et vignette “Bibliothèque”

    Parfois le personnage n’est pas seul dans la pièce et est en train de recevoir de la visite et nous tendons à penser que la vignette avec le personnage isolé est tronquée.4 Il semble que cette version de la vignette à plusieurs personnages – sans représentation des astres – n’ait été conservée qu’en Angleterre mais à partir d’éditions françaises, ce qui est vrai aussi pour le Compost of Ptolomeus.5

Application de notre classification

   On notera qu’en ce qui concerne les Prognostications, celle pour 1562, conservée à Munich, est atypique, elle est la seule qui commence avec le soleil alors que les autres commencent avec la Lune. La dite Prognostication se retrouve ainsi dans le groupe Paraphrase de Galien, Editions 1555 et 1557 des Prophéties.6 Mais elle est surtout la seule des Prognostications à ne pas comporter ni frise zodiacale ni rangées de livres. En cela, elle est semblable à une autre édition de Barbe Regnault, l’almanach pour 1563. Voilà qui vient confirmer nos soupçons concernant la dite Prognostication pour 1562 à propos de l’Epître introductive.7 Un autre cas suspect (cf. infra) est celui de la Prognostication (sic) pour 1555, laquelle a une vignette pourtant conforme à celle des Prognostications pour 1557 et 1558, ce qui n’est pas pour autant un critère d’authenticité, la preuve étant que les Significations de l’Eclipse, dont divers études sur le Site Espace Nostradamus ont démontré l’inspiration hybride, sont également conformes en ce sens. Notons toutefois qu’alors que pour 1557 et 1558, on a “Pronostication”, en revanche pour 1555 on a “Prognostication”. On peut certes y voir dans “prognostication” un archaïsme mais nous ne pensons pas qu’en l’espace de deux ans il y ait eu une telle évolution chez un même auteur.8

La vignette de la Paraphrase de Galien

   On peut s’étonner qu’une vignette nostradamique puisse figurer à la page de titre d’une traduction de latin en français par Michel de Nostredame d’un texte grec de Galien. Mais nous pensons qu’en réalité, ce n’est pas Nostradamus qui est ici représenté mais bel et bien Galien. Or, Galien figure dans la liste des grands savants sélectionnés dans les almanachs allemands, il correspond au mois de mars Cf. Das ist der teutsch kalender mit den figuren. On retrouve “maister Galienus”, toujours pour le même mois, dans le Schapherderskalender, dans les années 1520, à Rostock, où une vignette – portrait – probablement assez fantaisiste – lui est attribuée, dont il semble que l’on ait pu s’inspirer pour illustrer la Paraphrase de Galien, tout en empruntant à l’iconographie du Kalendrier et Compost des Bergiers. C’est dire en tout cas que Nostradamus n’avait nullement le privilège d’une telle vignette et qu’il convient de dénostradamiser celle-ci (cf. infra).

Or, cette Paraphrase de Galien, traduite par Nostradamus, et parue à Lyon, en 1557 et 1558, par les soins d’Antoine du Rosne, semble bien avoir inspiré par sa vignette au moins une partie de la production nostradamique, par assimilation du traducteur à la vignette. En fait, ce serait selon nous, à partir de l’édition 1557.9

Nous pensons que la vignette des Prognostications pour 1557 et 1558 s’inspira de celle de la Paraphrase, ce qui laisserait entendre qu’elle n’aurait pu être utilisée auparavant pour le corpus nostradamique. La Pronostication pour 1557 aurait été la première de la série. En revanche, un tel constat nous autorise à mettre en cause des éditions antérieures à 1557 portant ce type de vignette à l’endroit de Nostradamus et cela concerne tant la Prognostication pour 1555 probablement imitée des Significations de l’éclipse, autre faux, et comportant des quatrains français alors que seuls les almanachs de Nostradamus en sont pourvus, que l’édition Macé Bonhomme 1555, laquelle comporte une telle vignette.

Faut-il rappeler que c’est chez ce même Antoine du Rosne que sont supposées être parues en 1557 deux éditions des Centuries ? Mais dans ce cas, nous ne pensons nullement que les dites éditons parurent à l’époque. D’ailleurs, toutes les éditions appartenant au groupe “Galien”, sans bibliothèque derrière le personnage, hormis laParaphrase, sont, selon nous des faux.

Dans ce même groupe, on a aussi les éditions parisiennes de la Ligue (Veuve Nicolas Roffet de 1588) avec une vignette tronquée mais qui montre bien l’absence de bibliothèque, et Pierre Ménier de 1589 (plus une autre édition non datée) et nous pensons que les éditions 1555 et 1557 datent également de la fin des années 1580 ou du début de la décennie suivante. Mais c’est aussi le cas, pensons-nous, de la pronostication pour 1562 et de l’almanach pour 1563, tous deux supposés parus chez Barbe Regnault. Toutefois, les éditions parisiennes sont atypiques de ce groupe “Paraphrase” sur un point, à savoir qu’il s’y trouve une permutation des luminaires.

Si les vignettes des Prognostications se servent d’une vignette qui n’était nullement conçue à l’intention de Michel de Nostredame, celles-ci n’ont pas influencé directement les éditions des Centuries comportant ces vignettes. La Prognostication pour 1555 est un cas particulier: à la différence de celle pour 1562 qui est semblable à celle figurant sur les éditions des Centuries de 1555 et 1557, celle de la dite Prognostication a en tout cas eu pour modèle les vraies Prognostications de Nostradamus, elle ne saurait donc avoir été réalisée par le même “atelier” de faussaires, cela exigeait une documentation plus complète sur la production nostradamique, comme c’est le cas pour lesSignifications de l’Eclipse qui sera le 16 septembre laquelle fera sa maligne extension inclusivement iusques à l’an 1560 etc, faux patenté, et qui adopte une vignette normalement réservée aux seules Pronostications annuelles. Ces Significations reprennent habilement une formule figurant sur la Prognostication pour 1557 mais abandonnée sur celle pour 1558 :

“Contre ceux qui tant de fois m’ont faict mort”.

 

Et qui devient dans la contrefaçon pourtant postérieure à la Prognostication pour 1558 :

“Avec une sommaire responce à ses détracteurs”.

 

Ajoutons que pour ce qui est de la Prognostication pour 1555, on trouve un recours inhabituel aux chiffres romains (MDLV) pour indiquer l’année visée par le texte et qu’on y mentionne au titre de façon tout à fait inhabituelle le nom du dédicataire de l’Epître introductive, Joseph des Panisses alors que le nom du dédicataire ne figure pas pour des personnages autrement éminents, comme pour l’Almanach pour 1557, dédié à Catherine de Médicis ou pour la Grand Pronostication nouvelle pour 1557 dédiée à Antoine de Vendôme, roi de Navarre.

Rappelons que la vignette de la Paraphrase de Galien n’est pas nostradamique. C’est une vignette sensiblement remaniée qui sera adopté par et pour Nostradamus : ajout d’une frise zodiacale, d’une bibliothèque à gauche de la vignette au lieu de quelques livres placés sur une table à droite de celle-ci. Est-ce à dire que les contrefaçons furent directement inspirées de la vignette de la Paraphrase de Galien ? On pourrait le penser dans la mesure même où si deux éditions des Centuries furent indiquées comme parues chez le dit Antoine du Rosne et comportent les mêmes vignettes que celle de la Paraphrase, cela ne saurait être évidemment l’objet du hasard. Mais il est remarquable qu’à deux époques distantes d’une trentaine d’années, la vignette de la Paraphrase ait ainsi servi. Or, il semble exclus que l’autre groupe “frise zodiacale – bibliothèque” ait été alors utilisé, tant les différences avec le groupe “Paraphrase” sont marquées.

Nous pensons qu’en fait la Paraphrase n’aura servi que dans le second cas de figure, celui qui vit paraître des éditions chez le même libraire Antoine du Rosne. Dans le premier cas de figure, il semblerait que la source ait été autre, à savoir la Pronostication perpétuelle composée & pratiquée par les expers Anciens & modernes astrologues & Medecins comme Pithagoras en ses circules & Anglets, Joseph Le Juste, Daniel le Prophète, M. Estienne de Prato, Serapino Calabarsi (anagramme de Rabelais) & Guido en leurs almanachs & plusieurs autres, Paris, Jean Bassaut (BNF). Vignette sans frise zodiacale. Cette vignette, on le voit aura servi à désigner divers auteurs.

Certes, on ne peut affirmer que la vignette en question ne circulait pas avant 1555 mais il reste que la publication simultanée des deux moutures de la dite vignette dans des oeuvres de Michel de Nostredame nous apparaît comme extrêmement improbable. Comment concevoir que dans les années 1555 – 1558 aient cohabité les vignettes desPronostications pour 1557 et 1558 avec celles des Prophéties supposées parues chez Macé Bonhomme et Antoine du Rosne ? Certes, la vignette de la Paraphrase de Galien accrédite l’idée que les vignettes des Prophéties existaient déjà mais cela ne concernait pas alors le personnage de Nostradamus mais celui de l’auteur grec qu’il avait traduit du latin, Claude Galien, l’homme des humeurs, contemporain de Claude Ptolémée. Quant à voir dans la “bibliothèque” figurant sur les vignettes des Pronostications les livres que Nostradamus collectionnait et annotait, c’est de la pure fantaisie ! Quant à vouloir se servir du faux almanach pour 1565, comportant une vignette identique à celle de la Pronostication pour 1562 et du faux almanach pour 1563 – Thibaut Bessaut étant le gendre de Barbe Regnault – pour “prouver”, à partir des quatrains pour les mois d’octobre et de décembre, que l’on connaissait déjà à cette date les centuries V et VI10, il y a là un manque d’expérience en Histoire des textes assez ahurissant. Qui ne voit qu’il s’agit d’un procédé conçu précisément pour légitimer les centuries additionnelles mais surtout pour diffuser quelques quatrains au lieu que le lecteur se perde dans la jungle de centaines de quatrains ? N’oublions pas, en effet, que le seul fait de sélectionner des quatrains est en soi un commentaire qui se suffit à lui-même. Il nous semble en effet que ce sont plutôt les quatrains qui constituent un commentaire des événements ; dès lors l’exégèse de type centurique consiste à proposer tel ou tel quatrain en telle ou telle circonstance, un peu à la façon du Yi King; en pratique, il ne s’agit pas tant de commenter des quatrains – lesquels ? – mais de commenter le monde au moyen de tel ou tel quatrain. Qu’apporte dans ce cas le commentaire centurique ? Le sentiment que ce qui se passe avait été annoncé, que ce n’est pas n’importe quoi.

Gruber ne relève pas le fait qu’on ne trouve repris dans ce faux almanach pour 1565 aucun quatrain des Centuries VIII-X, ce qui, bien que l’échantillonnage soit quelque peu restreint, pourrait indiquer une contrefaçon datant de la période de la Ligue où les dites dernières centuries n’avaient pas droit de cité. Quant au texte des quatrains en question, il ne comporte pas de variante par rapport à une édition comme celle d’Anvers 1590 et n’offre aucun caractère d’ancienneté particulière.

On voit donc que parmi la production à vignette nostradamique des années 1550 – 1560, le type de vignette est déterminant pour isoler le groupe Barbe Regnault-Thibaut Bessaut – Ed. 1555 – 1557 qui date de la période de la Ligue – et qui reprend la vignette de la Paraphrase de Galien ; associée par erreur à Nostradamus – du groupe constitué par les Pronostications pour 1557 et 1558 lesquelles sont d’époque. Un troisième groupe comportant les mêmes vignettes que le groupe d’époque est lui, en revanche, contrefait, il s’agit de la Prognostication (sic) pour MDLV et des Significations de l’Eclipse de 1559 et qui, elles dérivent directement des Pronostications pour 1557 et 1558, et dont on peut penser que sa réalisation serait proche des pratiques chavigniennes, mieux documentées. La production liée aux deux Coloni est également tout à fait intéressante : elle atteste que dès 1578, on disposait de la vignette qui servira à produire la vignette Antoine du Rosne 1557 Budapest mais pas encore probablement celle qui servira pour la fabrication de l’édition Antoine du Rosne 1557 Utrecht, au demeurant plus tardive, du point de vue de son contenu11 ou pour les faux Regnault-Bessaut et Macé Bonhomme 1555. Dès 1582, en revanche, on dispose de la vignette dont se servira Pierre Ménier en 1589 pour ses éditions des Prophéties. En fait, tout semble indiquer que la vignette copie conforme de celle de la Paraphrase ne soit pas attestée avant 1588, avec l’édition Veuve Nicolas Roffet.

On notera que le phénoméne Coloni a complètement échappé aux recherches de Chomarat et de Benazra. Pourtant Crespin dans Au Roy Epistre et aux autheurs de disputation sophistique de ce siecle sur la déclaration de la comette qui a été commencée d’estre veue etc, Paris, Gilles de St Gilles12, n’écrivit-il pas en 1577 :

“Aux bénévoles Lecteur (sic) Advertissement que Archidamus Astrologue de France. Il y a trois ans que il n’a composé Almanachz n’y a intention pour l’advenir d’en faire pour l’occasion de la faulseté que y commettent en son nom au mépris des Princes & republiques, qu’on voit ordinairement en presence de tout le monde, aucuns (certains) faulx libraires ce (sic) disant imprimeurs de ce Royaume disant avoir mandement de luy. Laquelle chose journellement avec leurs faulsetes impriment au nom dudit (…) pour endormir le peuple mettent avec privilège du Roy & si controuvent plusieurs noms comme Nostradamus le ieune & Florent de Crolz & autres faux noms inventez & mettent en lumière un Almanach de iean Maria Colony qui a un an qu’il est décédé.”

 

Mais si Florent de Crox a bien été recensé, c’est qu’il était présenté comme “disciple de deffunct M. Michel Nostradamus”, alors que les Colony ne mentionnent même pas le nom de Nostradamus tout en utilisant une vignette qui lui est couramment associée ainsi, du moins pour ce qui est de Marc Colony, que des quatrains empruntés aux centuries ou aux almanachs. Mais l’absence du nom de Nostradamus aura suffi à faire échapper ces publications aux investigations des nostradamologues, lesquels laissent de côté a priori tout ce qui ne se présente pas explicitement comme relevant de leur domaine ou si l’on préfère, puisque les dits nostradamologues s’appuient sur un réseau de conservateurs de bibliothèques, qui ne leur fut pas signalé par ces derniers. Quant à cet avertissement de Crespin, pourquoi échappa-t-il, lui aussi, aux recherches ? En fait, il est largement reproduit, avec le nom de Colony ! – dans le RCN (p. 114), du fait d’une autre édition du même ouvrage de 1578, parue chez Benoist Rigaud13 mais sans que l’on ait été voir qui pouvait être ce personnage voué aux gémonies par Crespin. Benazra commente ainsi ce passage : “Après cet exposé, nous nous devons de décerner la palme de l’escroquerie à Antoine Crespin Nostradamus dit Archidamus”. Certes, on peut ironiser sur le sort de cet arroseur arrosé, de cet imposteur qui lui-même se voit en butte à des faussaires et qui d’ailleurs s’est fait composé une vignette dans le style nostradamique, probablement dérivée de celle des Prognostications, si l’on se fonde sur le fait que le nom figure à l’intérieur de la vignette. Mais nous pensons que Crespin avait bel et bien acquis une certaine légitimité et un certain statut auprès des Valois et que le titre Nostradamus était devenu en quelque sorte, dans les années 1570, la marque d’une fonction plutôt que l’apanage d’un seul homme. On aura en angleterre, au XIXe siècle, un phénomène assez semblable avec la dynastie astrologique des Raphaels. Et d’ailleurs, les rois eux-mêmes ne donnaient-ils pas l’exemple d’une institution dépassant les personnes ? Le roi est mort, vive le Roi !

Michel Chomarat, pour sa part, signale bien l’édition de 157714 mais il n’en a pas, visiblement, exploité le contenu. Pourtant, la Bibliothèque de Lyon La Part Dieu conserve bel et bien un exemplaire de l’almanach du dit Iehan Maria Colony qui n’a pas été signalé par et à ces deux chercheurs lyonnais, ce qui évidemment ne les a pas mis sur la piste de la production Colony, notamment pour ce qui est conservé à Londres et probablement ailleurs. Il nous apparaît que les almanachs ont perpétué dans les années 1570 – où ne parut, semble-t-il, aucune édition des Centuries – et au début de la décennie suivante, l’héritage nostradamique et que c’est en fait à partir des vignettes des almanachs d’imitateurs de Nostradamus que l’on aurait élaboré les éditions tronquées – par rapport à l’édition de “Dix Centuries de quatrains” selon la description de Du Verdier (1585) – des Centuries de la fin des années 1580, celle de Jean Maria Colony servant à la fausse édition à sept centuries des Prophéties Antoine du Rosne (Bibl. Budapest), celle de Marc Colony servant à celles à huit centuries de Pierre Ménier (1589 et non datée).

On remarquera que certaines éditions des Centuries comportent des vignettes dites nostradamiques et d’autres noms. Il semble assez évident que les éditions Macé Bonhomme 1555 et Antoine du Rosne 1557 (exemplaire d’Utrecht) dérivent de l’édition de 1588 réalisée par la veuve de Nicolas Roffet. En fait, la page de titre étant tronquée, on ne sait pas à quoi se réfère la formule “jouxte la copie imprimée l’an”. Nous ne pensons pas que l’on puisse compléter, comme l’ont fait Chomarat et Benazra, par “l’an 1561”, référence figurant déjà au titre ; nous pensons plutôt que cela renvoie à une autre édition parue peu de tant avant, à Paris ou ailleurs. Cela dit, il nous apparaît que les éditions datées des années 1550 susmentionnées, du fait du recours à la même vignette que celle de l’édition Roffet, trahissent ainsi leur origine parisienne et le fait qu’elles sont postérieures vraisemblablement à 1588. On peut aussi se demander pourquoi on aurait renoncé à la vignette en question en 1568 dans l’édition Benoist Rigaud et l’absence de la vignette nostradamique dans cette édition milite en faveur d’une datation bien plus tardive. En fait, tout se passe comme si l’on avait conformé les deux volets de l’édition 1568 au couple almanach / pronostication, la vignette représentant un personnage étant réservée au second volet, vignette, représentant Atlas portant le monde sur sa tête, au demeurant sans aucun rapport avec celle figurant sur les éditions des années 1550. Aucune édition des XVIIe et XVIIIe siècles ne réutilisera la vignette nostradamique et on peut même penser que les faussaires du XVIIIe siècle n’en avaient pas connaissance. On rappellera enfin qu’un Macé Bonhomme avait l’habitude de toujours placer sur ses productions sa propre vignette d’inspiration mythologique de libraire plutôt que de recourir à des motifs différents d’un ouvrage à l’autre, ce qui est un trait qui à l’époque devait être réservé à certaines productions comme les publications annuelles, à la littérature de colportage, dont il ne semble pas que ce libraire lyonnais ait été un adepte, et ce à la différence des pratiques actuelles de l’édition.

Il conviendrait cependant de mettre en garde contre certains rapprochements trop rapides entre documents. Le fait que certaines similitudes existent ne signifie pas que le passage s’est opéré directement ; il existe souvent des chaînons intermédiaires; c’est ainsi que la vignette figurant sur l’édition de la traduction de la Paraphrase de Galien n’a pas nécessairement été utilisée par les éditeurs parisiens des Centuries ; ils ont pu se servir d’un document nostradamique qui y aurait recouru, à une époque également intermédiaire, ce qui évite d’avoir à supposer la conservation sur des décennies de tel ouvrage.

Quant à parler de la thèse du complot (en anglais “plot”) – formule reprise par R. Benazra, dans un récent article, pour désigner notre point de vue, nous pensons en effet qu’il a existé et quelque part qu’il existe toujours des gens désireux de consolider, à n’importe quel prix, le corpus centurique en en minimisant les fractures et les solutions de continuité, et ce en toute impunité, sous prétexte que le passé, de toute façon, nous échappe et qu’il constitue un espace de liberté, une sorte d’auberge espagnole, considérant que tant qu’à faire autant se fabriquer un passé gratifiant et sur mesure. C’est en fait bel et bien sur le statut épistémologique du passé et de l’Histoire et non du futur et du prophétique que se situe l’enjeu.

Jacques Halbronn
Paris, le 1er février 2004

Notes

Cf. Cura.free.fr. Retour

Cf. Le texte prophétique en France, formation et fortune, Paris X, Nanterre, 1999. Retour

Cf. nos “Réflexions sur les méthodes de travail des nostradamologues”, sur Cura. free.fr. Retour

Cf. The Kalendayr of Shyppars, A Vérard, 1503, repris in The Shepheards Kalender Here Beginneth The Kalender of Shepheards, Londres, Thomas Adams, 1618. Retour

Cf. nos “Etudes autour des éditions ptolémaiques de Nicolas de Bourdin” in postface du reprint du Commentaire de Nicolas Bourdin sur le Centiloque, Paris, Trédaniel, 1993. Retour

Cf. “Michel de Nostredame face à la critique nostradamique”, Cura. free.fr. Retour

Cf. notre réponse à E. Gruber, dans notre réponse au dossier CURA n° 26, sur Espace Nostradamus. Retour

Cf. “un faux almanach de Nostradamus paru sous la Ligue”. Réponse aux observations parues dans le n° 26 du CURA consacré à Nostradamus, Espace Nostradamus. Retour

Cf. sur la parution de la Paraphrase la lettre d’Olrias de Cadenet à Nostradamus, Lettres Inédites, trad. Du latin J. Dupébe, Genève, Droz, 1983, pp. 51 et seq. Retour

10 Cf. E. Gruber, Reconsidering the “Nostradamus plot”, Cura.free.fr. Retour

11 Cf. “La question des deux éditions Antoine du Rosne 1557”, “Caractère et carrière posthumes des Centuries”, “Du traitement raisonné de l’iconographie nostradamique” in “Réponse aux observations parues dans le n° 26 du CURA consacré à Nostradamus”, “Contribution aux méthodes des description du corpus centurique”, “Le problème des éditions datées du vivant de Michel de Nostredame”, “Le Janus Gallicus et les mots rendus en majuscules ou initiales”, sur Espace Nostradamus. Retour

12 Cf. British Library 1192 e 15, BNF fonds Rotschild 2565 et Bib. Berlin. Retour

13 Cf. BNF Res pV 201. Retour

14 Cf. Bibliographie Nostradamus, n° 135. Retour

 

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