Le prophétisme au XIXe siècle. Nouveaux aperçus.

Posté par nofim le 16 octobre 2014

La collusion entre le politique et le prophétique  dans la France du  XIXe siècle

(Abbé Grégoire, Marx, Blanqui,  Herzl)

par  Jacques  Halbronn

En 1999, nous avions soutenu une thèse d’Etat -¨(Paris X  Ouest) sur le thème « Le texte prophétique en France. Formation et fortune » (Ed du Septentrion) qui donna lieu à plusieurs ouvrages entre 2002 et 2013, notamment en 2002  les deux volumes de Prophetica Judaica (Ed Ramkat), en 2005 Papes et Prophéties. Décodage et Influences.  (Ed Axiome) et dans la Revue Française d’Histoire du Livre (2011 et 2012) pour ne parler que des éditions « papier » sans oublier notre post-doctorat de 2007 sur  Giffré de Réchac et la naissance de la critique nostradamique au XVIIe siècle (EPHE  Ve section)

Nos récentes recherches nous conduisent à compléter le travail que nous avions notamment effectué sur le XIXe siècle. On abordera notamment les événements de 1839-1840 autour de la Prophétie d’Orval et  les rapprochements entre le Manifeste du Parti Communiste et l’Etat Juif de Theodor Herzl. Mais on s’intéressera également à l’Abbé Grégoire (1750-1831)  et à son Histoire des Sectes Religieuses (1814))  que nous avions négligée il y a 15 ans.

I  Le prophétisme de l’Abbé Grégoire

On  sait le rôle qu’Henri Grégoire joua dans l’attention qui fut accordée aux Juifs sous la Révolution et sous l’Empire. (cf Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs. Préface de Robert

Badinter, Ed Stock, 1988)

Il importe de resituer la démarche de l’abbé dans la mouvance d’un certain messianisme/sionisme  chrétien, probablement plus protestant d’ailleurs que catholique. -cf  Caroline et Paul Chopelin. L’obscurantisme et les Lumières. Itinéraire de l’abbé Grégoire, évéque révolutionnaire. Ed Véndemiaire 2013). En effet, les Protestants du fait de leur refus d’une Eglise constituée échappent ainsi peu ou prou à l’imagerie d’un « Nouvel Israël » dont la dite Eglise de Rome serait  la manifestation. A partir du XVIIe siècle, il est question d’un « retour » des Juifs, mais pas nécessairement en Palestine mais dans les pays dont ils avaient été exclus, à commencer par l’Angleterre, sous Cromwell au milieu du dit siècle.

L’Abbé Grégoire grand lecteur des ouvrages millénaristes,(cf  « Les nouveaux millénaires oi chiliastes ou Joachimistes; Histoire des sectes religieuses, op. cit,  tome I,   pp. 181 et seq)  n’échappa point à  une certaine idée de la fin des temps.(cf « la République et le Messianisme: controverse sur l’émancipation des Juifs » in L’obscurantisme et les Lumières, op. cit., pp. 97 et seq)

On assiste là à un double discours qui va du XVIIe siècle

au début du XXe siècle: d’une part  intégrer  ou réintégrer les

Juifs au sein des nations (Grande Bretagne, France, Allemagne)

éventuelleement au prix d’une conversion sinon au christianisme

(chez le père de Marx) du moins aux valeurs de la laïcité et

d’autre part le projet de les rassembler en Palestine (ou ailleurs,

en Roumanie,  en Algèrie, en Argentine, en Ouganda, à

Mafagascar  etc) et donc de les exfiltrer de l’Europe Occidentale

vers des confins souvent liés historiquement à l’empire Ottoman.

Dans ce second cas, les juifs ne seraient plus marginaux au

sein d’une société chrétienne dominante mais le seraient

géographiquement comme c’est précisément le cas

actuellement pour l’Etat d’Israël (ONU)  et précédemment pour le

Foyer Juif en Palestine (Société des Nations).  On notera

que les Britanniques prendront le pas sur les Français en

obtenant le mandat de la SDN pour tel établissement d’uu

« Jewish Home ». (Déclaration Balfour 1917)

On peut penser que la Révolution, en quelque sorte,

va compenser avec un décalage d’un

siècle la révocation de l’Edit de Nantes (1685) qui avait

abouti à une émigration huguenote. La France qui s’était

alors apauvrie de ses sources vives va dès lors bénéficier

de l’apport  juif, en une sorte d’effet de basculement, de l’Ouest

vers l’Est et de l’Est vers l’Ouest.

 

II Le prophétisme orvalien

Les années 1839-1840 vont perturber la Monarchie de Juillet au moment même où l’on célébre les événements de 1830 en érigeant la Colonne de la Bastille.(on lira dans notre thèse d’Etat les

développements consacrés au texte de la prophétie d’Orval

(ch XX L’activisme prophétique sous la Monarchie de Juillet,

in Tome II, cf Collin de Plancy  « La  fin des temps confirmée

par des prophéties authentiques nouvellement recueillies », Paris, Plon, 1871)

En 1839, un mouvement populaire est sévérement réprimé alors même que parait une « prophétie d’Orval », annonçant des changements majeurs. Peut-on voir un lien quelconque entre ces deux  événements qui semblent obéir à des inspirations fort différentes puisque la prophétie d’Orval semble vouloir

promouvoir la cause légitimiste. Mais rappelons que l’insurrection

légitimiste eut lieu le 3 juin 1832 (cf les Misérables de Victor Hugo)

.Quant à  Louis  Napoléon Bonaparte il  débarquera à Boulogne/mer (il

est interné au fort de Ham) en cette même période

particulièrement troublée que sont les années 1839-1840, qui

voit notamment le retour de la dépouille de Napoléon à Paris.

. Rappelons que  le socialisme tend à devenir prophétique voire messsianique  en ce qu’il annonce des temps nouveaux.

Dans le Journal des villes et des campagnes de 1839 , cohabitent  des textes qui appartiennent à ces différents domaines. Ainsi  le 22 juin 1839 un  «  Curieux document pour servir à l’histoire de notre temps… [ : prophétie imprimée en 1544 et trouvée pendant la révolution dans l’ancienne abbaye d’Orval Rennes : Mme de Caila, née Frout, [1839]  » qui sera repris in Prophétie dite d’Orval, extrait de la Gazette de Flandre et d’Artois  (cf recueil factice  BNF Rp  2391 et 2392, Gallica  Numm 5672505)

Rappelons donc ce qui sera le fait de la Société des Saisons (SDS), « une association républicaine, à tendance jacobine (…) créée en 1837 par Blanqui, Barbès et Bernard,  (laquelle) succède à la Société des Familles (SDF) et, forte de quelque 1 500 membres, lance en mai 1839 une insurrection. Son échec aboutit à sa disparition. »

On trouve sur Internet les informations suivantes à propos de l’ »insurrection » : Le 12 mai 1839, la Société des saisons lance une insurrection visant à renverser le régime de la Monarchie de Juillet et à instaurer une République sociale. Passée à l’action à deux heures de l’après-midi, elle déclenche le soulèvement rue Saint-Denis et rue Saint-Martin, tentant de s’emparer de la Préfecture de Police et de l’Hôtel de ville de Paris. Les meneurs sont Martin Bernard, Armand Barbès et Auguste Blanqui, libérés après l’amnistie de 1837.

L’affaire tourne mal, les insurgés ne parvenant ni à s’emparer de leurs objectifs ni à déclencher un processus révolutionnaire. Préparée dans le plus grand secret, l’opération manque de base populaire, d’autant qu’à l’Hôtel de Ville, Barbès prononce une proclamation dont la phraséologie néo-jacobine effraie les modérés. (..) En fait une tentative de coup d’État, mais mal préparée, sans objectifs intermédiaires, sans porte de sortie, sans réelle alternative  Plus tard, Karl Marx écrira dans les Luttes de classe en France : « Le 12 mai [1839, le prolétariat] a cherché en vain à reprendre son influence révolutionnaire et seulement réussi a livrer des chefs énergiques aux geôliers de la bourgeoisie. »

On   signale  notamment  que   » du 11 juin au 12 juillet 1839 se tient le premier procès des insurgés de mai, comptant 19 accusés. Fidèles aux traditions carbonaristes, Barbès et Bernard refusent de se défendre. Ce dernier est condamné à la déportation et Barbès à mort. À son insu, sa sœur obtient du roi, le 14, la commutation de sa peine en travaux forcés à perpétuité, de nouveau commuée en déportation le 31 décembre« 

Dans la notice consacrée en  1849 à Auguste Blanqui (cf BNF 8 Le70 1272), on rappelle cette période  en

parlant du  « mouvement révolutionnaire de mai 1839″ (p.7)

Coincidence:  le texte relatif à la prophétie d’Orval dans le dit Journal des Villes et des Campagnes

parut durant le procés de Barbés et Blanqui.

Précédemment, la Gazette de France avait publié (  5 et 25 mars et du l » juin 1839)  sur plusieurs numéros la dite Prophétie d’Orval : « Prophétie à la vérité estrange, où pour la cage d’or se void le timbre royal dépeint au vif. »

On notera que la formule de la Prophétie d’Orval concernant

les « fils de Brutus » pouvait faire sens pour les révolutionnaires

La prophétie relate l’épopée napoléonienne, la Campagne

de Russie, la Restauration, les Cent Jours, la Monarchie de

Juillet orléaniste et enfin le retour des « vrais » représentants

de la Fleur de Lys. C’est la chute annoncée de Louis Philippe

« le roi du peuple ». Le grand intéret de ce text se situe au

niveau d’une philosophie de l’histoire, opposant dialectiquement

.la monarchie de droit divin et les fils de Brutus, ce qui n’est pas

sans faire songer  à la Lutte des Classes dont traitera le Manifeste du

Parti Communiste de 1847/48/

Selon nous,  il y a là une sorte de coincidence; la prophétie d’

Orval aura été instrumentalisée par certains commentateurs de

la vie politique puis à son tour cette coincidence aura été

récupérée par les « éditeurs » de la dite Prophétie qui citent

l’article du périodique. On a là un processus assez typique d’une

collusion entre le prophétique et le politique (cf notre thèse

d’Etat)

 

 

III  Le prophétisme du Manifeste et celui de l’Etat Juif.

Un paralléle semble pouvoir s’établir à cinquante ans d’intervelle entre la fortune du Manifeste du Parti Communiste de Marx et Engels et celle de l’Etat Juif

(Judenstaat) de Théodor Herzl. Rappelons que Marx a

également traité de la « question  juive »

Ces deux brefs ouvrages l’un et l’autre rédigés par des Juifs  (Marx est descendant de convertis) en allemane connurent en effet l’un et l’autre toute une problématique en termes de traductions. (cf notre ouvrage Le sionisme et ses avatars au tournant du XXe siècle, Ed Ramkat 2002, où ce paralléle n’est point signalé, cf  Marx & Engels . Manifeste du parti Communiste, Présentation  Emile Bottigelli,  Ed  GF Flammarion, 1993)

Bien entendu, on retiendra dans les deux cas un appel au rassemblement, celui des « prolétaires » en

1848 (« Prolétaires de tous les pays  unissez-vous »)  et celui des Juifs en 1896/97.  Dans les deux cas, le texte parut  parfois en feuiilleton  dans des périodiques Rappelons

que la version française du Judenstaat parut en France sous

le controle de Herzl avec pour titre l’Etat Juif et non l’Etat

des Juifs/ De meme, le titre d’origine, Manifeste du parti

communiste deviendra Manifeste Communiste/

 

.Il faudra

toutefois attendre les lendemains de la Commune,  en 1872

pour que la traduction  française paraisse dans Le Socialiste.

(cf  l’édition  de Bottigelli,   »les traductions françaises

du Manifeste » , op. Cit. pp. 166-167; Henry Mayer  A propos d’une bibliographie de Karl Marx  Temps Modernes   141 novembre 1956; Maximilien Rubel    Bibliographie des oeuvres de Karl Marx avec en appendice un réprtoire des oeuvres de Friedrich Engels;  ed Marcel Rivière  1956)

Antony Cyril Sutton accuse le philosophe Karl Marx d’avoir pour la rédaction de son manifeste fortement plagié l’ouvrage de Victor Considerant, Principe du socialisme Manifeste de la démocratie au XIXe siècle, publié en 1843 (cf « Karl Marx  et son Manifeste »  in  Antony C. Sutton  Le complot de la Réserve Fédérale  Ed  Nouvelle Terre 1995  pp 57 et seq) . Rappelons que Marx avait pris beaucoup de retard  dans la commande qui lui avait été faite. On peut donc penser que dans la précipitation pour respecter les délais, il

n’eut d’autre issue que de recourir à un tel procédé sans avoir le temps de toiletter le résultat final.

Cela n’est pas sans faire penser au plagiat qui fut à la base des Protocoles des Sages de Sion.

On soulignera le ton prophétique du Manifeste en sa dernière partie notamment :

‘Les Communistes tournent leur attention  principalement vers l’Allemagne parce qu’elle est à la

veille d’une révolution  bourgeoise (laquelle) ne peut  qu’être que le prélude immédiat d’une révolution

prolétarienne ». On sera tenté de rapprocher quelque part les perspectives d’avenir du prolétariat de celles

des Juifs. Et ici l’Allemagne apparait  comme une sorte de « terre promise ».

Herzl a t-il été influencé par la fortune du Manifeste? En tout état de cause, deux textes qui

connurent un grand nombre de traductions et qui s’inscrivent au sein d’un mouvement politique,  communiste ou sioniste. Rappelons que la démarche de l’Abbé Grégoire  rejoint peu ou prou celle de

Herzl et que le terme de « régénération », qui figure dans son Essai,  pourrait convenir au discours de Herzl sur l’avenir des Juifs..

 

Nous ne reviendrons pas dans le cadre de cette étude sur nos analyses de l’Etat Juif ni de la Prophétie

d’Orval ni sur l »essor remarquable  du prophétisme au XIXe siècle dont nous avons traité

abondamment ailleurs. Nous avons surtout voulu ici compléter ce que nous avions déjà abordé. On

signalera à titre d’exemple l’Accomplissement des Prophéties de A. d’Orient,( alias Vial)  Paris, 1847 (BNF R 45493) et le rôle que joua le Pape Pie IX (cf Papes et Prophéties, op. cit.)

JHB

26 10 14

 

 

Laisser un commentaire

 

Hertiuatipo |
L'actualité du droit d... |
Beats Pas Cher |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Lixueosche
| Kenpkcv
| Luivaterfoxs