La révolution copernicienne de Saussure

Posté par nofim le 15 janvier 2015

Le signifiant, comme  élément central  : une révolution copernicienne

par  Jacques  Halbronn

 

Il nous semble que l’apport de Saussure n’a pas encore été pleinement apprécié  et force est de constater que la distinction entre signifiant et signifié reste très confuse pour beaucoup de gens et qu’elle est loin d’avoir porté tous ses fruits. Nous sommes encore dans une ère pré-saussurienne.

Le choix mêmes des termes signifiant et signifié ne nous semble d’ailleurs pas avoir été des plus heureux même si nous sommes le premier à dire que ce qui compte, c’est ce qu’on y met. Il reste que nous préférons parler de contenant et de contenu et de ne pas enclaver la linguistique dans un jargon qui lui serait spécifique. Or, tout le monde comprend la dialectique contenant/contenu tant elle appartient à notre expérience quotidienne.

On dira ainsi que sous le nom de Dieu, on peut placer toutes sortes de contenus mais cela n’empêche pas les gens de déclarer qu’il n’y a qu’un seul Dieu puisque chacun ne parle que d’un seul Dieu comme si le Dieu des uns était nécessairement le Dieu des autres. On pourrait dire la même chose pour le mot Science.  Le cas des adjectifs est encore plus flagrant : le mot « scientifique » appliqué à n’importe quel domaine est censé désigner la même chose. C’est dire que l’on est vraiment très loin de Saussure.

Mais Saussure était-il vraiment conscient de son apport? On peut en douter mais ce n’est pas ici que nous aborderons cette question historique.  Beaucoup de gens ont compris ou cru comprendre que  tel mot désignait tel objet, telle notion et qu’il fallait s’y tenir, au vu notamment du dictionnaire qui serait l’espace où le rapport signifiant/signifié serait censé s’expliciter. Même dans les café philo, on en reste le plus souvent à ce stade consistant à s’appuyer sur un ancien consensus avec des signifiants « pleins » et donc des « contenants » qui ne sauraient être « vidés » de leur sens.

L’idée de pouvoir renouveler le « contenu » d’un mot reste étrangère à la plupart des locuteurs  et cela tient au fait qu’ils n’ont pas compris que tout est affaire de consensus lequel permet de « fixer » ponctuellement le contenu d’un signifiant pour un groupe limité de personnes. Car tout consensus ne prend naissance qu’à une petite échelle et on ne peut rivaliser immédiatement avec des consensus anciens et  largement diffusés. Cela pose le probléme du rôle des élites, des minorités, des « sectes ».

Actuellement,  on entend des raisonnements du type: ce qui porte le même nom est identique.  La même étiquette désignerait automatiquement le même produit ou en tout cas des produits de même nature. Mais si l’on prend l’exemple d’une assiette, est-ce que tout ce qui se met dans une assiette est pour autant identique? Est-ce que tous les gens qui s’assoient sur une même chaise sont semblables et ainsi de suite? A cette question posée en termes de contenus, les gens répondent « non » mais si on se situe au niveau du langage, on est pris dans une forme de sophisme; ce à quoi parfois semble se réduire la philosophie.

On parlera de révolution copernicienne, ici,  dès lors que l’on replacera le signifiant au centre et le signifié à la périphérie, comme c’est le cas pour le soleil et les planétes qui  gravitent autour de lui. En, fait, Saussure aurait ainsi selon nous démystifié le langage, l’aurait déconstruit et  l’on rencontre d’énormes résistances  – en dépit de ce que d’aucuns affirment- pour prendre la vraie mesure du message saussurien, ce qui nous renvoie en quelque sorte au cas de Galilée, il y a 400 ans.

Qu’apporte vraiment cette nouvelle révolution copernicienne amorcée il y a un siècle environ mais qui aura été largement  incomprise?.

Elle nous apparait comme un reméde contre toute forme de syncrétisme car qu’est ce que le syncrétisme si ce n’est le rapprochement entre des signifiés reliés à un seul et même signifiant? Prenons le cas de l’astrologie. Les gens partent  du principe que tout ce qui est placé dans la ‘corbeille » de l’astrologie – on préférera meme le mot corbillon, cher à notre grand mère, Claude Jonquière (1885-1957) qui laissa à sa mort une méthode d’orthographe, restée inédite. « Que met-on dans mon corbillon? » disait-elle quand elle voulait que l’on  place des mots qui se ressemblaient par leurs finales. Mais revenons à  nos moutons, à savoir ici l’astrologie:  l’Astrologie en tant que signifiant est censée englober tout ce qui recourt au mot astrologie. Or, il est temps de préciser que nous avons toute liberté  de n’accepter pour « notre  » astrologie ce que bon nous semble et de rejeter ce qui nous apparait comme  des apports étrangers. On dira que les acceptions correspondant à un même mot peuvent êtres dites étrangères les unes aux autres et ce en dépit même du fait qu’elles se servent du dit mot/

On voit donc  à quel point, la plupart des gens n’ont rien compris à Saussure. En vérité, très franchement, si historiquement il peut être intéressant de déterminer ce que Saussure a  vraiment voulu dire,  ce n’est pas vraiment notre probléme et quand bien même n’aurait-il pas pris pleinement la mesure de son apport, cela nous est totalement égal. Ce qui compte, en, définitive, est notre interprétatiion de Saussure^et qu’importe s’il s’agit d’une instrumentalisation de son propos. Dans ce cas, nous revendiquerions pour nous-même une telle révolution copernicienne et Saussure ne serait qu’un précurseur de notre propre pensée.

Il y a donc un énorme travail d’éducation à mener en ce début de XXIe siècle pour accoucher de la linguistique saussurienen, souvent pervertie par les linguistes eux-mêmes. Il n’est plus possible d’avoir à entendre des gens ne raisonner que sur la base de l’usage d’un même signifiant pour appréhender les contenus, donc les signifiés.  On en dira d’ailleurs de même par exemple pour le mot « Français ». Est-c e que tous ceux  qui sont dits français le sont de la même manière?  Une telle question est d’une actualité brulante et elle serait traitée autrement si le rapport signifiant/signifié était mieux compris.  Et comme on l’a dit plus haut, ce n’est pas non plus parce que le mot « Dieu » est utilisé par les uns et les autres, qu’il a ipso facto le même sens et que cela désigne la même entité. Or, tel est bel et bien le mode de raisonnement qui reste actuellement massivement en vigueur. Et il en est de même du mot « homme » qui permet à certaisn d’affirmer que les différences de sexes, de races ne font pas sens puisque de toute façon il s’agit d’une « seule et même  » humanité. Là encore, le signifiant fait loi.

Autrement dit, ce qui se désigne pareillement, au moyen des mêmes mots, serait comparable, identique, ce qui permet les plus folles généralisations par le biais du langage et la philosophie ne parvient pas toujours à échapper à un tel syndrome.

Que se passe-t-il si l’on cesse d’accepter un tel type de raisonnement  plaçant le signifiant au centre de signifiés qui seraient nécessairement reliés non pas seulement formellement mais sémantiquement par le même signifiant.  Il y a certes, une certaine « sagesse », une « tradition » intéressante à étudier historiquement, diachroniquement mais on laissera cette tâche aux historiens- dont nous sommes par ailleurs. Nous avons en effet par le passé beaucoup donné à l’étude des emprunts linguistiques (cf nos deux mémoires de thèse sous la direction de Louis-Jean Calvet et non soutenus pour des raisons obscures en 1987 et 1989 et que nous allons prochainement mettre en ligne)/ mais nous avons finalement conclu que le français avait d’abord fourni des signifiants et qu’il n’était pas « responsable » des signifiés qui leur sont associés. Le découplage signifiant-signifié est crucial. En ce sens, l’approche diachronique nous apparait comme un

épiphénoméne au regard de l’approche synchronique, ce qui ne signifie pas qu’elle ne mérite pas toute notre attention. Mais dans le cas de l’astrologie, par exemple, il est certes intéressant de retracer la genése de tout ce que l’on a pu mettre dans le « corbillon » de ce mot « Astrologie » mais on n’a point la moindre obligation de devoir entériner une quelconque « harmonie préétablie » entre toutes les données que l’on a pu au cours des siècles, placés dans le dit corbillon,  ou dans  le dit vase, si l’on préfére.

Cependant, dans bien des cas, il semble qu’il y ait une tyrannie du signifiant qui nous enrôle pour enfermer tous les sens qui lui sont reliés au sein d’un ensemble que l’on tentera, apologétiquement, de qualifier d’homogéne, alors qu’il ne s’agit que d’une collection aussi

hétéroclite que la série des bibelots qui peuvent figurer sur un buffet, c’est à dire sur quelque support susceptible d’accueillir à peu près n’importe  quoi!

L’enjeu est donc bien ici celui de la liberté. Il faut libérer le signifiant de ses signifiés car  qui est le tyran ici? Est-ce le signifiant ou celui qui  l’instrumentalise au service de quelque cause? On voit bien l’usage qui peut être fait pour faciliter l’assimilation, l’intégration, l’égalité, la parité, l’oecuménisme en recourant à la grosse ficelle du signifiant censé niveler les différences  par l’opération du langage, qui est un trésor partagé.  Le langage n’est-il pas lui même l’illustration d’un signifiant  fourre-tout, grenier que l’on ne saurait vider mais que l’on peut « enrichir » de nouveaux apports? L’astrologie est par excellence, un tel savoir cumulatif et boulimique, avec un signifiant insatiable, adoptant systématiquement les nouveaux astres découverts depuis la  fin du XVIIIe siècle en leur conférant le label astrologique? Nous avons montré ailleurs comment il pouvait être élagué, ou si l’on préfére comment il importait d’en différencier les « composantes » pour employer un terme pouvant laisser croire qu’elles constituent un « tout ». C’est aussi le rôle de l’historien que de défaire un certain travail  de « synthèse » de mauvais aloi.

C’est donc à ce syncrétisme que nous entendons nous attaquer et que nous pensons pouvoir parler comme d’un monstre à vaincre à l’instar de ce que fit un Saint Georges face au Dragon.

 

 

 

 

 

 

 

JHB

15 01  15

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