La gestion maladroite de l’hébreu en Israël

Posté par nofim le 23 janvier 2014

La question linguistique en Israël

par Jacques Halbronn

    La façon dont tant de juifs, de nos jours, traitent l’hébreu nous semble assez significative. Elle est au coeur du mythe d’une culture proprement juive et s’opposerait, en quelque sorte, au yiddish, un judéo-allemand qui symboliserait une errance diasporique. En ce qui nous concerne, le yiddish est plus caractéristique de la présence juive au monde que ne l’est l’hébreu, bien que nous parlions l’hébreu et pas le yiddish, ce qui nous confère un semblant d’objectivité. On pourrait probablement en dire de même pour le judéo-espagnol et le judéo-arabe.

Herzl (1860 – 1904) n’avait guère investi dans l’hébreu, à la différence de son adversaire dans le milieu sioniste, Achad Haham (1856 – 1927) et d’ailleurs pas davantage dans les judéo-langues : il est vrai que le yiddish, à son époque, se pratiquait surtout chez les juifs vivant dans le monde slave – et non à Vienne ni à Berlin – ce qui peut paraître paradoxal, tout comme d’ailleurs le judéo-espagnol se pratiquait surtout dans les pays sous domination turque.

Wladimir Jabotinsky (1880 – 1940), le père de ce qu’on appelle le sionisme révisionniste, était, dans les années 1920, en faveur d’une latinisation de l’hébreu, c’est-à-dire d’un changement d’alphabet1, ce qui aurait certainement facilité l’intégration linguistique des nouveaux émigrants, dans un pays dont la vocation affichée était l’accueil de ces étrangers les uns aux autres qu’étaient les juifs, issus de régions aussi diverses. Ce point de vue ne s’imposa pas, comme on le sait.

En ce début du XXIe siècle, quelle est donc la situation de l’hébreu parmi les Juifs et quel est son avenir ? En France, le niveau de connaissance de l’hébreu dans la population juive reste des plus médiocres, même si, du fait même de l’existence de l’Etat d’Israël, nombreux sont ceux qui l’ont appris sur place et ne se contentent pas de déchiffrer quelques lignes sans comprendre, y compris et surtout chez les juifs religieux. Mais une grande majorité des 500.000 juifs vivant en France seraient bien incapables de s’exprimer à peu près couramment en hébreu, ce en quoi ils se distinguent des immigrés maghrébins dans leur rapport à cette autre langue sémitique qu’est l’arabe. En fait, ce qui caractérise les langues sémitiques2, c’est qu’il vaut mieux d’abord les parler avant de les lire ou de les écrire et ce, en raison, de l’absence des voyelles, lesquelles ne sont indiquées – rajoutées – qu’exceptionnellement. Ce qui ne peut se produire que dans un milieu hébraïsant. Si l’hébreu avait été latinisé, il en serait autrement et l’obstacle de l’alphabet n’existant plus, on ne se contenterait pas de ce seul – bien piètre – bagage, qui plus est, insuffisant, pour déchiffrer la plupart des textes de la vie quotidienne, dans la rue israélienne.

En Israël, l’hébreu reste une langue mal parlée, si on compare son cas avec celui du français. Seule une élite la maîtrise parfaitement et a accès à sa littérature. Une grande partie de la population s’exprime régulièrement en une autre langue, qui lui est plus familière en ne recourt à l’hébreu qu’en cas de nécessité et comme un pis aller. C’est particulièrement frappant pour les russophones.

En réalité, l’arabe aurait pu aussi bien être la langue parlée par les Juifs en Israël. C’est la première et seule fois, dans leur Histoire, où les Juifs se sont mis à parler une langue qui n’était ni la langue de la population locale, ni celle qu’ils parlaient précédemment, à moins de jouer sur les mots.

Ce cas de figure s’est bel et bien présenté dans les premières années du Yishouv - terme sous lequel on désigne l’établissement des juifs en Palestine, avant la création de l’Etat d’Israël en 1947 / 1948. Les cultures vinicoles, chères au baron Edmond de Rotschild, exigeaient un main d’oeuvre importante et on fit largement appel aux arabes, avec lesquels il fallait bien entendu converser.3 Cela aurait donc pu conduire au schéma classique de l’installation des Juifs en quelque lieu que ce soit.

L’émergence de l’hébreu allait constituer une exception : langue qui n’était donc ni celle parlée par les juifs immigrés, souvent yidishisants quand ils venaient – comme c’était le cas pour la plupart pendant la première moitié du XXe siècle – d’Europe Orientale (Russie, Pologne) ni par les populations d’accueil arabophones. En revanche, lors de l’arrivée de Juifs d’Afrique du Nord, dans les années Cinquante / Soixante, il s’agissait bien de populations plus ou moins arabophones, même si le français leur était familier. Mais à cette époque, l’hébreu était perçu comme indétronable et même les arabes israéliens s’étaient mis à l’hébreu, bien que les deux langues, l’hébreu et l’arabe étaient considérées, officiellement, comme “nationales”, comme l’atteste encore de nos jours les panneaux des rues, rédigés dans les deux langues et dans les deux alphabets, avec souvent, en outre, le texte en caractères latins. Au lendemain de la Guerre des Six Jours (1967), Israël eut à gérer, à administrer, une nouvelle population arabophone, en Cisjordanie et à Gaza et les occasions de s’entretenir en arabe s’accrurent, notamment lors de pourparlers et de négociations, au cours des 35 années qui suivirent.

On pourrait certes considérer l’hébreu comme un dialecte arabe, parmi tant d’autres, comme de l’arabe judaïsé, mais les deux langues, au cours des siècles, ont tout de même singulièrement divergé, au moins autant qu’entre le français et l’italien (toscan). En revanche, il est vrai que l’apprentissage de l’arabe à partir de l’hébreu s’avère relativement aisé.

Le nombre d’israéliens, en ce début de XXIe siècle, qui actuellement peuvent communiquer en arabe est relativement faible et la formation scolaire en ce domaine laisse à désirer. Il est, probablement, aussi faible, proportionnellement, que le nombre de juifs, dans le monde, capables de s’exprimer normalement en hébreu. L’afflux massif de russophones, à partir des années Soixante-dix n’aura rien arrangé à cette faiblesse de l’arabophonie juive.

Il semble bien, rétrospectivement, que le sionisme se soit finalement construit, sur place, sur un refus de l’arabe et sur une priorité accordée à l’hébreu moderne, cher à Eliezer Ben Yehouda.(1858 – 1922), né Perelman. Hébreu moderne qui, de surcroît, était une langue en partie à inventer et qui, d’ailleurs, allait, au fil du temps, procéder à de nombreux emprunts à des langues européennes.

Actuellement, la situation est des plus confuses : l’hébreu est en perte de vitesse, il n’a plus qu’une fonction résiduelle et ne sert le plus souvent qu’à un niveau primaire, outre bien entendu son rôle sur le plan religieux, lequel n’implique guère qu’une minorité de la population juive en Israël. Nombre de religieux s’expriment d’ailleurs en yiddish, dans leurs activités séculières. De forts noyaux perdurent et notamment en ce qui concerne la population issue de l’ex URSS, laquelle a sa propre presse, ses media, son parti politique (Israel baAlya) et cela entraîne d’autres communautés à faire de même, d’où une assez faible mixité entre elles, en raison précisément du facteur linguistique.

Aussi étrange que cela puisse paraître, au premier chef, Israël se révèle comme un excellent terrain pour l’étude de l’immigration même si on lui préfère le terme d’Ascension (en hébreu Alya, en anglais Ascent).

Il est assez évident que toute personne préfère s’exprimer dans la langue dont elle a la meilleure maîtrise et qu’elle y revient à la première occasion, sous le moindre prétexte. C’est ce que l’on pourrait appeler, dans notre vocabulaire, une pulsion de mort4, c’est-à-dire un tropisme vers ce qui est automatique, ce qui est déjà bien assimilé, bref vers le passé. C’est là que nous avons la perception la plus aiguë, les repères les plus sûrs dans notre rapport à l’autre. Car, a priori, on ne parle pas une langue tout seul, ce sont des automatismes partagés à la différence de nombre d’entre eux qui peuvent se pratiquer sur un mode solitaire. Il faut donc une complicité. Car à quoi bon parler une langue qu’autrui ne comprend pas ou comprend mal et dans lequel il s’exprime péniblement ? C’est tout le problème de l’hébreu en Israël : ceux qui le parlent bien vont devoir également rechercher la compagnie de ceux qui ont le même niveau qu’eux.

Certes, quand la communication est médiocre quant à son contenu, purement factuel, quand on s’écoute d’une oreille distraite, quand le rythme est lent, on peut se débrouiller, dans un groupe, avec une langue comme l’hébreu, mais quand il y a une plus grande exigence, quand il faut vraiment communiquer, le besoin se fait sentir de se retrouver entre personnes s’entretenant, de préférence, dans leur langue maternelle. Ne parlons pas de communication écrite en hébreu car le fossé y est encore plus grand, étant donné que nombre d’assez bons hébréophones, à l’oral, ne sont pas en mesure de lire avec aisance des textes en hébreu, que cela leur prend trop de temps et que la langue écrite a un vocabulaire plus riche qui souvent leur échappe, ce qui est particulièrement ennuyeux dans les langues qui ne recourent pas, en principe, à la vocalisation (usage des voyelles). On pense en particulier au développement de l’Internet qui fait ressortir ce clivage, à l’écrit, entre hébréophones de niveaux différents et qui n’arrange pas les choses.

L’hébreu, en Israël, semble donc conduire à une impasse. Certes, fallait-il une langue commune à tous ces immigrés, aux origines si diverses. En France, où le phénomène est assez comparable, c’est bien entendu le français qui aura servi de ciment et c’est toujours ce qui s’est passé quand il y a eu des migrations juives, quand elles n’avaient pas une origine unique, comme ce fut le cas lors de l’Expulsion des Juifs d’Espagne qui emportèrent avec eux le judéo-espagnol (et son expression liturgique, le ladino). Autrement dit, les précédentes migrations avaient profité de la présence majoritaire de non juifs pour trouver à terme leur homogénéité. Or, en Israël, – fait tout à fait nouveau dans l’Histoire des Juifs – la population non juive et non hébréophone a un statut déprécié et ne peut apparemment pas jouer un tel rôle unificateur au profit de la population juive, tel n’est pas un des moindres paradoxes de la situation.

Si l’arabe jouait le rôle qu’il aurait pu / du jouer, la maîtrise de l’arabe se serait imposée plus vite que ce ne fut le cas pour l’hébreu. Car à quoi sert présentement l’hébreu ? Il ne sert pas à communiquer avec les populations non juives locales, encore que certaines le parlent. Il ne sert pas davantage à communiquer entre Juifs car chacun peut se débrouiller pour fréquenter essentiellement des personnes parlant le même “non-hébreu” que soi. L’hébreu est tout au plus la langue de l’Etat Hébreu, la langue de l’administration encore que l’on trouve fréquemment des traductions en russe, dans de nombreux établissements et nombreux sont ceux qui apprennent le russe pour mieux communiquer avec une population qui a constitué plus des trois quarts de la Alya, au cours des trente dernières années. Le russe est, en quelque sorte, devenu la langue du nouvel immigrant. Il y a une dizaine d’années, nous nous étions rendu à un week end organisé à l’intention de nouveaux immigrants et nous avions été frappés par le fait que nombreuses interventions avaient été données en russe et non en hébreu. L’hébreu aura été sacrifié, du moins pour certains de ses attributs, sur l’autel de l’Alya russophone, ce qui n’aurait pas été le cas si celle-ci avait été plus diversifiée et si donc l’hébreu avait été le commun dénominateur entre nouveaux immigrants. Mais tel ne fut pas le cas comme cela l’était encore au lendemain de la Guerre des Six Jours.

Depuis trente-cinq ans, Israël aura connu deux défis démographiques : d’une part l’annexion d’une population arabophone, de l’autre l’immigration d’une population russophone.

On nous dira que nous sommes pessimistes, que les juifs d’Afrique du Nord se sont intégrés alors qu’ils avaient constitué, en leur temps, eux aussi, une Alyarelativement massive. Le problème de l’Alya russophone est qu’elle se déroula en deux temps, sans parler bien entendu de la troisième Alya (1919 – 1923), bien avant la création de l’Etat d’Israël. Dans un premier temps, les juifs russes qui arrivèrent, dans les années Soixante-dix, au lendemain de la Guerre du Kippour, firent un certain effort pour s’hébraïser. Mais quand une nouvelle vague survint, dans les années Quatre Vingt Dix, à la suite de la dislocation de l’URSS, la première vague fit tampon et au lieu d’hébraïser la nouvelle, elle tendit plutôt à se re-russifier.

Jacques Halbronn
Paris, le 8 mars 2003

Notes

Cf. B. Avishai, The Tragedy of Zionism, New York, Helios, 2002, p. 127. Retour

Cf. nos travaux en linguistique, sur l’ergonomie des langues, sur le Site Faculte-anthropologie.fr. Retour

Cf. B. Avishai, The Tragedy of Zionism, opus cité, p. 31. Retour

Cf. nos travaux sur ce sujet. Retour

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L’entrée de Herzl dans le mouvement sioniste et le congrès de Bâle

Posté par nofim le 23 janvier 2014

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Herzl et le sionisme

par Jacques Halbronn

   Herzl est généralement présenté comme le fondateur du sionisme. Or, on observe que les mots “sionisme”, “sioniste” ne figurent pas dans son ouvrage le plus en rapport avec ce sujet, L’Etat Juif (dans la version allemande, Der Judenstaat, 1896). Et l’ouvrage n’a jamais été remanié dans ce sens, au lendemain du Congrès “sioniste” de Bâle, du mois d’août 1897.

Ceux qui ne connaissent pas le sujet soutiendront que Herzl a forgé le mot “sionism” après avoir publié le Judenstaat, en février 1896. Or, il n’en est rien il y avait des gens qui se disaient sionistes bien avant cette date et notamment ceux que l’on appelait les Amants de Sion (Hovevey Tsion). Il semble donc que Herzl ne souhaita pas au départ se présenter sous la bannière du sionisme. Mais il es tout aussi vrai qu’il changea d’avis au lendemain de la publication de son ouvrage relatif à un certain rassemblement des Juifs qui ne visait pas nécessairement la Palestine, puisque y est aussi évoquée la solution argentine. Mais sionisme est-il nécessairement synonyme de retour en Palestine ?

On peut certes soutenir que Herzl fut d’abord sioniste sans en adopter le nom puisque, en pratique, c’est bien de sionisme qu’il s’agit. Mais il n’en reste pas moins que Herzl a voulu se démarquer du mouvement sioniste tel qu’il existait alors au point de ne même pas mentionner ce terme. Tout laisse à penser que Herzl chercha à lancer un mouvement qui aurait d’autres bases que le sionisme organisé tel qu’on le connaissait alors et qui englobait les colonies du baron Edmond de Rothschild en Palestine.

La grande idée de Herzl, c’était – n’oublions pas qu’il était juriste de formation – d’obtenir une sorte de charte d’établissement d’une présence juive et non pas simplement profiter d’une certaine tolérance informelle des autorités. Herzl pensait que le Droit était “la solution de la question juive” (sous titre de son livre). Cet importance accordée au Droit n’était pas nouvelle : l’avenir des juifs semblait depuis un siècle, passer par l’obtention de droits et, pour leur part, les antisémites – notamment en Russie – exigeaient que les Juifs n’aient pas les mêmes droits que le reste de la population. Par la suite, sous Vichy, les Juifs seront privés de certains de leurs droits de citoyens français. Entre temps, en 1917 avec la Déclaration Balfour et dans les Traités qui la ratifièrent, un mandat sera accordé à la Grande Bretagne pour qu’elle aménage un Foyer pour les Juifs en Palestine et il n’était alors nullement question de réaliser un Etat arabe sur ce même territoire, idée qui ne sera exprimée qu’en 1947. Autrement dit, la communauté internationale fut plus généreuse envers les Juifs en 1920 qu’en 1947 et ce malgré la Shoah !

Comment donc Théodore Herzl fut-il conduit à se rallier à un sionisme sur le terrain et surtout à finir par se déclarer Sioniste, sans ambages ? Après avoir cherché en vain à transformer le sionisme rothschildien en une structure plus politique, Herzl fera en quelque sorte de l’entrisme au sein du mouvement sioniste existant et cette fois non sans un certain succès. Car il importe de comprendre que Herzl ne se contenta pas de rallier l’idée sioniste mais il s’inscrivit dans les structures mêmes du mouvement sioniste existant.

Pour commencer, il se mit en rapport avec les sionistes autrichiens et plus spécifiquement ceux de Vienne. Autrement dit, il finit par acquérir un certain leadership dans la ville où il travaillait en tant que journaliste à la Neue Freie Presse.

Ce faisant, Herzl fut impliqué peu à peu dans l’organisation du sionisme d’expression allemande, ce qui incluait, outre la partie germanophone de l’Autriche, l’Allemagne Impériale, depuis 1871 et une partie de la Suisse. C’est ainsi que des rencontres eurent lieu entre responsables sionistes de Berlin et de Vienne, avec la participation de Herzl. C’est dire qu’on est bien loin d’un Herzl fondateur du sionisme !

Et cela est d’autant plus frappant dans le cas du Congrès de Bâle ! On s’imagine que c’est Herzl qui le convoqua. Il n’en fut rien ! L’idée d’un Congrès devant se tenir à la fin du mois d’août 1897 n’est pas de lui. Ce sont les Amants de Sion qui, périodiquement, se réunissaient dans telle ou telle ville, en ce qu’ils appelaient, de façon pittoresque, des Tentes.

Au demeurant, ce n’est pas Bâle qui avait été choisie initialement mais une autre ville de Suisse allemande, Zürich. Et entre temps, on avait parlé de Münich, capitale de la Bavière. Et finalement on s’était fixé sur Bâle. Il ne fait pas de doute, certes, que Herzl avait fini par acquérir une certaine autorité au sein du mouvement sioniste de langue allemande mais ce n’est pas Herzl qui lança le mouvement ou qui rassembla, en 1897 en tout cas, les troupes. Congrès qui ne rassembla que quelques centaines de délégués1. Mais Herzl réussit à conférer à cet événement qu’était un Congrès sioniste une dimension nouvelle, plus impressionnante et qui ne fut pas d’ailleurs sans générer un nouveau type d’antisémitisme, un antisionisme dans un sens différent de celui qu’on entend de nos jours.2.

Bien plus, si l’on examine les interventions qui se succédèrent, lors du Congrès de Bâle, on note que Herzl ne fait qu’ouvrir le Congrès, mais qu’il ne fait pas stricto sensu, partie des intervenants même si son discours, par la suite, sera présenté comme un moment clef. Les intervenants, à part entière, sont des représentants des différents groupes sionistes, d’où le titre du Congrès : Congrès des Sionistes (Zionisten congress). Herzl n’était alors qu’une sorte de Monsieur Loyal, de figure de proue. Mais, précisément, dans son Discours d’Accueil (Begrüssungsrede), Herzl consent à recourir aux mots Sionisme, Sionistes.

Encore convient-il de rappeler ce qui se produisit dans les années qui suivirent: lorsque la perspective de pouvoir s’installer en Palestine s’éloigna et que le Sultan ne se montra plus intéressé à négocier avec Herzl, il fallut bien rechercher un autre lieu de rassemblement, alors que la colonisation juive en Palestine se poursuivait à son rythme. Dès lors, quelques années durant, le sionisme ne fut plus associé à la Palestine – on rappellera notamment le projet d’installation en Ouganda, déjà sous la férule anglaise – et il ne semble pas que Herzl en ait été plus que cela contrarié, l’importance accordée à la Palestine ayant surtout été une concession aux Sionistes. On observa, d’ailleurs, le rôle déterminant des Anglais dans les affaires sionistes et ce bien avant la Déclaration Balfour et il ne semble pas que le gouvernement français, en dépit de son empire colonial, ait fait des propositions de ce type. C’est probablement ce qui explique que les Français, en dépit d’une présence en Méditerranée Orientale, notamment grâce à l’Alliance Israélite Universelle, n’obtinrent pas, comme ils l’auraient souhaité, le mandat sur la Palestine, après la Première Guerre Mondiale.

On voit que le terme sioniste a pu être mis à toutes les sauces et notamment une des questions qui sont à poser concernant la pensée de Herzl est de déterminer si pour lui cet “Etat Juif” ou cet Etat des Juifs, selon la formulation allemande, devait être central ou non par rapport au monde Juif . Or, il nous semble qu’au départ, le sionisme militait plutôt pour ce que Pinsker, dans son Autoémancipation, appelait, dès 1882, un “asile” (Asyl), un refuge, ce qui comporte une connotation somme toute de marginalisation. Un asile, c’est fait pour les laissés pour compte, pour les éclopés de l’Histoire, qui sont mis sur la touche. Un asile n’a vraiment rien de central ! Il s’agissait pour Herzl et pour d’autres avant lui d’empêcher que des Juifs déracinés, ne viennent déclencher de l’antisémitisme en rejoignant les minorités juives de par le monde. Il semble donc que l’on joue parfois sur les mots : rassemblement des Juifs certes, mais dans un état de détresse. Un tel rassemblement n’était alors nullement censé apparaître comme concernant autre chose qu’une frange des Juifs. Que par la suite, et du fait des vicissitudes, cette frange se soit considérablement amplifié, est une autre affaire et ce qui n’était voué qu’à n’être qu’un asile, une soupape de sécurité, allait figurer comme une fin en soi. De là à réécrire, rétrospectivement, l’Histoire du Sionisme, il n’y a qu’un pas !. Le Sionisme allait se présenter par la suite comme un centre autour duquel devraient s’organiser les “diasporas”. Mais que ce fut là le projet, la vision, de Herzl, mort en 1904, nous en doutons.

Ce qui est dramatique, c’est que ce lieu envisagé pour calmer les tensions entre juifs et non juifs et des juifs entre eux, ne joua que modérément son rôle: l’existence de cet “asile” n’évita ni l’émigration des Juifs vers d’autres lieux, on pense notamment à l’accueil des juifs d’Europe de l’Est et d’Afrique du Nord, en France, qui ne semble pas obéir à une logique herzlienne. On pense aussi à la “solution finale” des nazis qui, constatant qu’ils ne pouvaient évacuer leurs juifs, en arrivèrent à décider, à la fin de 1941, à les exterminer, ce qui conduisit, du fait des victoires militaires et des annexions allemandes, à la disparition de six millions de Juifs, en l’espace de quatre ans.

Sans parler, bien entendu, de ce qui se passe sur place avec les Arabes. Il semble qu’il y ait eu un consensus, en 1917, même parmi les Arabes, à accorder aux Juifs un territoire, ne serait-ce que pour remercier l’Occident d’avoir mis fin à l’empire ottoman. Il y avait notamment une dette, semble-t-il, envers les Britanniques dont les Juifs apparaissaient alors comme leurs protégés. C’est ce consensus qui sera remis en question quand ces mêmes Britanniques, à la façon de Ponce Pilate, laissa Juifs et Arabes, face à face, en s’en lavant les mains. Bientôt, comme nous l’avons déjà noté, ce ne fut plus qu’une partie du territoire assigné aux Juifs par la Société des Nations qui le sera par l’ONU et le 29 novembre 1947 n’est pas la confirmation de la Déclaration Balfour mais plutôt sa négation, son désaveu.

Herzl aurait voulu que ce lieu fût accordé pleinement aux Juifs dans le besoin et on peut se demander si ce n’est pas le changement de cible – passant du Juif en crise au Juif partant de son propre chef – qui a fait problème et a en quelque sorte délégitimé l’idée sioniste. Au lieu d’être un lieu d’accueil pour les Juifs chassés, persécutés, Israël devenait le pôle de la vie juive dans le monde. D’où une certaine ambiguïté du discours israélien à propos de la Diaspora: une certaine insistance sur les risques d’antisémitisme – on pense notamment à certains propos tenus sur la situation en France par des responsables sionistes – allant de pair avec une idéologie de fin d’exil, où l’on tente de présenter les Juifs de la Diaspora comme de pauvres malheureux bien à plaindre. Dès lors, on assistait à un renversement : l’asile qui était un pis aller, éventuellement un lieu de transit, devenait un idéal historique et l’idéal diasporique d’une présence juive dans le monde apparaissait comme caduc.

De nos jours, d’ailleurs, on peut se demander si on n’assiste pas à une nouvelle étape quant aux avatars du rêve herzlien. Le cas des Juifs russes nous interpelle en effet – nous voulons parler de ceux issus des alyas des années 1970 – 1990 et non de ceux de la fin du XIXe siècle. Ces juifs sont-ils véritablement les victimes d’un antisémitisme dans les pays de l’ancienne URSS ? Sont-ils pour autant porteurs d’un idéal historico-religieux ? Ou bien sont-ils en voie de constituer une sorte de Birobidjan, dont les liens avec la métropole russophone restent puissants, notamment par le jeu des nouvelles technologies de communication, et dont ils ne seraient qu’un satellite, dans tous les sens du terme. Qui ne voit que la centralité pour ces Juifs Russes, dont la présence linguistique et culturelle en Israël va croissant, c’est bel et bien Moscou ou Kiev ? Or, faut-il souligner le fait, rappelé par de nombreux Arabes, que cette russification d’Israël, renforce le clivage en quelque sorte ethnique entre juifs et arabes. D’une part parce que l’hébreu, langue sémitique, est abandonné ou marginalisé au profit du russe, d’autre part parce que les juifs russes ressemblent sensiblement moins que leurs frères séfarades, à la population arabe environnante.

Nous dirons qu’il y eut trois courants d’alyas principaux :

- une alya de type “asile”
- une alya de type “nationaliste”
- une alya de type “régionaliste”, si l’on considère que le monde russophone est situé à proximité et que la Russie a toujours cherché à s’implanter3 en Méditerranée. Et c’est bien ce qui ressort aujourd’hui : Israël est un pays en proie à des problèmes régionaux, ceux du monde russe et ceux du monde arabe. Et il est possible que l’avenir d’Israël dépende, au cours du XXIe siècle, des relations russo-arabes.

Herzl écrivit, quelque part, qu’une des raisons de sa tiédeur à propos de l’installation des Juifs en Palestine, c’était précisément la trop grande proximité du pays avec l’Europe en général et avec la Russie en particulier.

Jacques Halbronn

Notes

Cf. notre article dans la Voix de la Communauté sur Herzl et les Protocoles. Retour

Cf. nos analyses in Le Sionisme et ses avatars au tournant du XXe siècle, Feyzin, Ramkat, 2002 et le site du CERIJ. org. Retour

Cf. notamment la Guerre de Crimée, déjà sous les tsars. Retour

 

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Les enjeux d’une édition consacrée aux Protocoles des Sages de Sion

Posté par nofim le 23 janvier 2014

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Etudes protocoliennes : les enjeux d’une réédition

par Jacques Halbronn

A propos de la nouvelle édition des Protocoles des Sages de Sion, faux et usages d’un faux
par Pierre-André Taguieff, Paris, Berg International-Fayard, 2004

    En 1998, Pierre André Taguieff prit connaissance de notre thèse d’Etat, le Texte Prophétique en France, formation et fortune, que nous soutinmes en janvier 1999, à Paris X, Nanterre. Une partie de notre travail concernait les Protocoles des Sages de Sion et nous avions adressé notre travail sachant que Taguieff avait dirigé un ensemble de travaux sur ce sujet (Ed. Berg), en vue d’obtenir qu’il participe à notre jury de thèse. Ce qu’il refusa en raison même de certaines critiques que nous avions portées à sa première édition de l’ouvrage dont est parue récemment une deuxième édition et qui lui paraissaient discourtoises. Quand nous apprîmes, il y a peu, qu’une nouvelle édition du dit ouvrage sortait, on conçoit notre curiosité : allait-il citer notre thèse, allait-il reprendre certaines de nos observations et conclusions, d’autant qu’en 2002, nous avions publié Le sionisme et ses avatars au tournant du XXe siècle, Feyzin, Ed. Ramkat, dont un exemplaire fut déposé à la Bibliothèque de l’Alliance Israélite Universelle et un autre à la Bibliothèque Nationale de France. Or, on sait qu’avec Internet, il est de plus en plus difficile de ne pas être informé de ce qui paraît sur un sujet ou/et de la plume de tel auteur. Or, si on tape, sur google, “Protocoles des Sages de Sion 1999” ou “Protocoles des Sages de Sion 2002”, on trouve nos différents travaux protocoliens indiqués. Et ne parlons pas de nos articles sur ce sujet sur le Site Ramkat.free.fr. Ajoutons que certaines de nos recherches protocoliennes avaient déjà fait l’objet d’une communication en 1997, dans le cadre des Congrès mondiaux d’Etudes Juives, qui se tiennent tous les 4 ans à l’Université Hébraïque de Jérusalem. Il est vrai que la revue Politica Hermetica ne signala pas la parution de notre ouvrage dans son édition de 2002 ni dans celle de 2003 alors que nous leur en avions assuré un service de presse, malgré un article de Michael Hagemeister paru dans cette même revu en 1995.

Donc, après nous être procuré la nouvelle édition des Protocoles des Sages de Sion, faux et usage d’un faux, nous commençames à regarder si notre nom figurait dans l’index des noms cités. Il ne s’y trouvait point. Cela nous rendit quelque peu perplexe mais nous pensions que Taguieff n’avait pu ignorer certaines données bibliographiques que nous avions signalées, notamment concernant les premières éditions des Protocoles en langue allemande et en langue tchèque mais aussi en langue russe, ce qui rend sa nouvelle recension dépassée avant même de paraître. Or, aucun des éléments que nous avions fournis n’avait été repris par Taguieff, à l’occasion de sa réédition de 2004 ! Comme si Taguieff s’était contenté des éléments apportés depuis 1992 concernant Mathieu Golovinski, venant confirmer que c’est à Paris que lesProtocoles avaient été fabriqués. Tout se passe comme si Taguieff avait décidé de n’attacher aucune importance à notre thèse d’Etat ni à quoi que ce soit émanant de nous.

Nous examinerons la chronologie protocolienne de Taguieff ainsi que sa bibliographie en montrant jusqu’à quel point il n’a pas su ou voulu tenir compte de nos travaux, ce qui est tout de même assez rare dans le domaine de l’érudition, tant et si bien que les reproches que nous lui formulions en 1998 restent toujours valables. Nous nous servirons essentiellement de notre livre Le Sionisme et ses avatars etc (opus cité).

Première observation : Taguieff propose une chronologie commentée (pp. 289 à 323) qui ne figurait pas dans la première édition, formule que nous avions, pour notre part, adoptée tant dans notre thèse d’Etat que dans Le sionisme et ses avatars (pp. 417 à 431). Dans cette chronologie, Taguieff prend la peine de mentionner à plusieurs reprises Herzl :

“1896 : Theodor Herzl. Der Judenstaat (Leipzig et Vienne, M. Breitenstein) ” (p. 294)
“1897 : 29-31 août Premier Congrès Sioniste, organisé à Bale” (p. 295)
“1902 : 8 août Premier entretien de Herzl avec Plehve” (p. 296)
“1903 : 23 août Ouverture du 6e Congrès sioniste à Bâle” (p. 296)
“1904 : 25 janvier Pie X déclare à Herzl “Les Juifs n’ont pas reconnu etc”
“1904 : 3 juillet Mort de Herzl” (p. 297)

 

Ce couplage des activités sionistes et de Herzl avec la chronologie des Protocoles est tout de même assez frappant quand on sait que notre ouvrage paru en 2002 ne cesse de rapprocher ces deux plans.1 Curieusement, il ne semble pas que Taguieff s’explique sur ce rapprochement dans le corps de son livre, il est vrai fort peu remanié. On notera en tout cas le rôle du Paris des années 1899 comme cadre de la rédaction tant de l’Etat Juif que des Protocoles.

En fait, en 2004, la représentation de la diffusion des Protocoles hors de Russie est inchangée en dépit de nos contributions. On en reste à la position décrite par Michael Hagemeister, dans son article paru dans The Holocaust Encyclopaedia de W. Laqueur (Yale University Press, 2001) : les Protocoles seraient restés inconnus hors de Russie – “hitherto unknown outside Russia” (p. 501) avant la Révolution d’Octobre/Novembre 1917. Nous avons montré que cette observation était erronée et que des traductions tchèque et allemande avaient eu lieu autour de 1910, soit bien avant la dite Révolution d’Octobre, “The Protocols were discovered only in the wake of the Bolshevik Revolution”, précise Hagemeister.

La “Bibliographie des Protocoles”2 est très peu satisfaisante : on ne cite pas l’article de Novoie Vriémia du mois d’avril 1902, signé Menchikoff et qui fait état d’un manuscrit, probablement achevé à la fin de 1901.3 Nous avons publié la traduction de cet article dans Le Sionisme et ses avatars (pp. 367 et seq.).

Rien sur la première traduction tchèque de la version Boutmi des <Protocoles ni de sa traduction allemande paraissant dans les compte rendus de séances du Parlement de Vienne sous couvert de traduction du français d’un ouvrage de Roger Gougenot des Mousseaux, Le Juf, le judaïisme et la judaïsation des peuples chrétiens. On en reste toujours en 1919 pour la première traduction allemande, soit à dix ans d’écart par rapport à ce qui s’est véritablement produit. Rappelons que dès 1991, un chercheur slovaque, R. Helebrandt, avait signalé ces premières occurrences en langue allemande (Kniezata zloby (Protokoly sionskych mudrcov), étude conservée à la BNF.

Quant au personnage de Golovinski, il convient de ne pas en surestimer l’importance. S’il importe d’insister sur le fait que les Protocoles des Sages de Sion, sous ce titre, ne circulèrent pas avant 1901 et non, comme l’écrivait Taguieffe dans sa première édition, dans “les années 1897-1898”, cela tient notamment à ce qu’il ne faille pas négliger l’influence des Congrès Sionistes dont le premier eut lieu à Bâle durant l’Eté 1897. Si les Protocoles avaient été rédigés juste à ce moment là, cela eut été un peu court pour faire apparaître une influence alors qu’en 1900-1901, la tenue annuelle de Congrès Sionistes est un fait bien connu et qui marque les esprits.

Cela dit, de quoi réellement Golovinski est-il l’auteur ? Admettons qu’il soit l’auteur du document final, la question reste posée de ses sources et des documents dont il s’est servi. Selon nous, il est fort probable que Golovinski ait recyclé des faux antérieurs antimaçonniques lesquels avaient notamment plagié Joly et nous attendons donc des preuves qu’il serait lui-même l’auteur du plagiat en question. Tout au plus, Golovinski aura remanié un faux, aura renforcé son caractère judaïque et aura éventuellement donné son nom au faux en question sur le modèle des Congrès Sionistes. Rappelons que le terme Protocoles était utilisé alors pour décrire précisément les débats d’un Congrès. Par ailleurs, il aura pu interpoler quelques éléments récents comme la référence au scandale de Panama.

Taguieff ne cite ni Mordvinov, ni Mentchikoff, ni Diomtchenko – auteurs que nous avons mis en avant – et d’une façon générale son travail était et reste relativement faible en ce qui concerne la période pré 1917 des Protocoles. Il ne semble pas, au demeurant, que Taguieff ait exploité les fonds de la Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine de Nanterre sur le campus de l’Université (Paris X) où nous avons soutenu notre thèse en janvier 1999, donc avant la parution des informations concernant Golovinski; dans le Figaro Magazine (août 1999) et dans L’Express (novembre 1999).

Nous voudrions revenir sur des éléments qui nous font largement douter de la paternité de Golovinski sur les Protocoles, sinon à un stade terminal. Les Protocoles ne se réduisent pas au Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu de Joly, il ne faudrait pas l’oublier. Il est bien possible que Golovinski ait utilisé des documents d’origine allemande, eux-mêmes puisant dans certains cas, dans des textes traduits du français, ce qui était le cas de l’ouvrage de Joly. En effet, où Golovinski aurait-il trouvé à Paris certaines citations hébraïques attribuées aux protagonistes juifs ? Une certaine littérature antijuive, retournant le Talmud contre les Juifs, lui était-elle accessible4 ? Certes, en 1888, comme le note Paul Airiau5, l’ouvrage du chanoine August Rohling, Der Talmudjude, qui doit beaucoup à l’Entdecktes Judentumd’Eisenmernger, connaissait deux traductions françaises, avec force citations du Talmud mais il ne nous semble pas que cela soit là, au regard des citations, une source directe des Protocoles. En vérité, Golovinski aura plutôt fait oeuvre de deuxième voire de troisième main et aura traduit d’allemand en russe différents documents mais il n’aura pas constitué des faux de toutes pièces. Il n’en avait ni le temps, ni les moyens, pas plus d’ailleurs qu’il n’était allé étudier directement le Talmud. Il n’est donc pas l’auteur de faux, il est plus simplement un plagiaire de faux ! Il n’est donc nullement certain que Golovisnki ait su qu’il utilisait le texte de Joly, il est probable qu’il n’eut accès qu’à une adaptation de Joly, déjà sensiblement remaniée.

Nous avons montré le caractère maçonnique du matériau utilisé par les Protocoles.6 Nous ne pensons pas que l’on ait transformé directement le Dialogue de Joly en texte antisémite. Il est probable qu’on en ait d’abord fait un texte dénonçant les manigances maçonniques avant que Golovinski ne le transpose, à son tour, en un texte visant les Juifs. Et encore, nos analyses nous conduisent à penser que les Protocoles furent retouchés entre les premières versions non conservées et les suivantes et il serait bon que l’on puisse étudier le “manuscrit” d’origine qui aurait été conservé dans certaines archives conservées à Prague puis transférées à Moscou. En attendant, nous pensons que la première mouture des Protocoles – d’où la formule que nous choisîmes en tête du Sionisme et ses avatars - “Protocoles anciens et actuels (des Sages de Sion) de la Société Universelle des Francs-Maçons (1901-1907)” – était à caractère antijudéo-maçonnique et que la dimension judaïque fut accentuée par la suite, comme le décalage entre les chapeaux introductifs et le corps des sessions tend à le montrer.

Le rôle de l’historien des textes est de déterminer ce qui s’est passé et en l’occurrence ici de limiter sensiblement le rôle de Mathieu Golovinski, qui n’aura fait, selon nous, que puiser dans une littérature antimaçonnique et antijuive qui le précède et dont il se sert abondamment; il n’est qu’un chaînon assez modeste dans le processus qui conduisit aux Protocoles.7 L’approche journalistique est ici assez flagrante : “l’auteur est enfin identifié”, écrit Eric Conan, dans le magazine L’Express.

Le travail de réédition de Taguieff, outre quelques lignes d’introduction (pp. 9-10) et la “chronologie commentée” dont il a déjà été question, se réduit grosso modo à l’interpolation d’un paragraphe, au chapitre II (pp. 56-59) intitulé “Le témoignage étouffé et le faussaire oublié : la princesse Catherine Radziwill et Matthieu Golovinski”. Cette princesse avait appris de la bouche même de Golovinski son “forfait”, elle l’avait signalé mais bien plus tard, en 1921, en se trompant dans les dates, ce qui rendait son témoignage suspect.8 Il est pour le moins fâcheux que les études protocoliennes françaises en ce début de XXIe siècle, n’aient point, par la négligence de P. A. Taguieff à notre égard, brillé davantage au regard des travaux italiens, russes et anglo-saxons au lieu de sembler être à la remorque de la recherche étrangère. Nous verrons bien combien de temps il faudra encore pour remanier certaines bibliographies obsolètes et qui perdurent d’une édition à l’autre.

Ajoutons que les éditions Berg International qui publient l’étude sur les Protocoles de Taguieff avaient pris connaissance, aux fins de publication – de notre thèse d’EtatLe texte prophétique en France, laquelle comporte une partie importante sur les dits Protocoles et que notre thèse avait été notamment par les soins des dites éditions communiquée à Paul Airiau, lequel y publia plusieurs ouvrages qui ne sont pas sans rapport avec celle-ci.9

Jacques Halbronn
Paris, le 4 décembre 2004

Notes

Cf. Le Sionisme et ses avatars, pp. 417 et seq. Retour

Cf. Taguieff, Deuxième ed., pp. 325 et seq. Retour

Cf. Le Sionisme et ses avatars, op. cit., pp 145-150. Retour

Cf. Le Sionisme et ses avatars, op. cit., pp .189-202, cf. aussi article de R. Benazra, “L’élaboration de mythes pseudo-théologiques à partir du Talmud et du Shoulhan Arouh”, Encyclopaedia Hermetica, rubrique Antisemitica, Site ramkat.free.fr. Retour

Cf. L’antisémitisme catholique, en France, aux XIX et XXe siècles, Paris, Berg, 2002, pp. 73-74. Retour

Cf. le Sionisme et ses avatars, op. cit., pp. 223-236. Retour

Cf. notre quatrième de couverture. Retour

Cf. V. Loupan, “L’affaire des “Protocoles des Sages de Sion”, le faussaire enfin démasqué”, Le Figaro Magazine, 7 août 1999, p. 22. Retour

Cf. Eglise et L’apocalypse du XIXeme siecle a nos jours, Paris, 2000, p. 199. Retour

 

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Réception de Mein Kampf en France et influence des Protocoles des Sages de Sion

Posté par nofim le 23 janvier 2014

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Réception de Mein Kampf en France
et influence des Protocoles des Sages de Sion

par Jacques Halbronn

    Selon J. P. Daix1, Hitler, pour rédiger Mein Kampf se serait inspiré de l’ouvrage de Moeller van de Bruck, Das Dritte Reich (le Troisième Reich). Mein Kampf serait-il un plagiat comme le furent les Protocoles, par rapport à l’ouvrage de Maurice Joly ?

En 1925, les Protocoles des Sages de Sion avaient en effet trouvé un nouveau support avec le premier volume de Mein Kampf, eine Abrechnung, d’Adolf Hitler qui paraît à Munich, chez F. Eher.2 L’accession de celui-ci en 1933 au pouvoir, comme chancelier, conduisit très vite les Français à relire Mein Kampf, ouvrage qui revêtirait désormais une toute autre importance. Dès 1933, un Charles Appuhn, aux penchants d’ailleurs antisémites; avait publié un Hitler par lui-même, d’après son livre “Mein Kampf” Paris, J. Haumont.3 Début 1934, paraît une traduction française, sous le titre Mein Kampf (en lettres gothiques). Mon combat (de J. Gaudefroy-Demombynes et A. Calmettes) non autorisée par l’auteur, aux Nouvelles Editions Latines, de Fernand Sorlot, début 1934, sans que l’on puisse, tant la présentation y est ambiguë, y voir nécessairement un signe d’adhésion de la part de l’éditeur aux thèses hitlériennes ni d’ailleurs l’inverse. Vignon (La doctrine hitlérienne, Ed. 1962, p. 7) signale que le journal communiste L’Humanité diffusa, à la parurtion, des extraits de la traduction parue chez Sorlot. Le 20 novembre 1934 (n° 13122), on peut y lire, en première page, un texte signé Marcel Cachin, directeur du journal, au titre ironique “Le pacifiste Hitler” : “Hitler a exposé ses idées pacifistes dans son livre “Mon combat” dont la lecture est imposée comme un catéchisme à tous les jeunes Allemands. ” Le pacifisme hitlérien s’y formule ainsi : “Notre objectif primordial est d’écraser la France. Il faut rassembler d’abord toute notre énergie contre ce peuple qui nous hait. Dans l’anéantissement de la France, l’Allemagne voit le moyen de donner à notre peuple sur un autre théâtre toute l’extension dont il est capable”. Cela n’empêchait pas L’Humanité de mettre en avant les plans d’un Staline.4

Il ne semble pas, jusques à plus ample informé, que l’on se soit intéressé en France à Mein Kampf avant que son auteur ait accédé au pouvoir. L’éditeur veut simplement faire connaître les “promesses et les prédictions” de ce livre si lu outre Rhin, et qui annonce une “guerre sanglante” avec la France. A cette date, c’est d’abord la dimension anti-française de Mein Kampf que l’on retient. L’ouvrage sera interdit à la vente par le Tribunal de commerce de Paris (Première chambre), à la demande de l’éditeur allemand.5 En fait, il semblerait6 qu’il y ait eu une première édition, peut-être dès 1933, sans mention du nom des traducteurs, aux Ed. Fernand Sorlot suivie très vite, début 1934, d’une autre, avec leur mention, aux Nouvelles Editions latines du même Sorlot.

Cette interdiction apparaît comme une erreur aux yeux de certains, comme dans Mein Kampf (Mon combat) par Adolf Hitler ou le Livre interdit aux Français. Analyse du Livre interdit par Ch. Kula et E. Bocquillon, parue dans CGC (mensuel de la Confédération de Groupements de Contribuables, en mai 1934.7

Une édition autorisée – nous signala M. Kumperdinck, conservateur de la Bibliothèque de l’Alliance Israélite Universelle, faite d’extraits de Mein Kampf, ainsi que de discours et de lettres était parue en 1938, chez A. Fayard, dans la collection Les grandes études politiques et sociales, sous le titre de Ma doctrine dans une traduction de F. D. Auture (alias Henri Lèbre) et G. Blond, Paris.8 La table des matières est révélatrice (p. VII) :

“1924, la France nation impérialiste est l’ennemi mortel de l’Allemagne (…) 1938 : La frontière entre l’Allemagne et la France est définitivement fixée. Les peuples français et allemands égaux en droit ne doivent plus se considérer comme ennemis héréditaires mais se respecter réciproquement”. L’intention est claire: montrer que les positions de Hitler ont changé en quinze ans.

Dans le même genre, un ouvrage, bien disposé à l’égard d’ Hitler, intitulé Mein Kampf – Mon combat et comportant sur sa couverture la photo du Führer paraissait à Paris (Ed. R. Simon), constitué d’extraits et d’un résumé par L. Claudel.9 Signalons aussi une édition abrégée (par Marcel de Firs) de Mein Kampf, désormais sans titre en français, aux Ed. G. Ratier10, avec en couverture la croix gammée plaquée sur Mein Kampf. Signalons cette brochure Mein Kampf. Ce qui ne figure pas dans les Editions françaises publiées par les amis du Führer.11

Mein Kampf - Mon Combat -

   Signalons aussi, dès 1936, un recueil paru chez Grasset, Adolf Hitler, Principes d’action.12 Dans un avertissement, Bernard Grasset, par ailleurs éditeur des Protocoles des Sages de Sion, en français, dès le début des années Vingt, précise : “Voici le premier exposé de la doctrine nationale-socialiste par le Chancelier Hitler, publié avec son autorisation”. Cet ouvrage paru avec l’accord de Franz Eher, éditeur de Mein Kampf, ne comporte pas Mein Kampf mais divers discours moins compromettants à l’égard de la femme.

Les adversaires de Mein Kampf étaient cependant les plus nombreux et on publie en français un texte autrichien antinazi, du à Irène Harand, Son combat, Réponse à Hitler (titre original : Sein Kampf. Antwort an Hitler, Vienne, 1935.13 Signalons aussi l’adaptation du livre d’A. Stein, paru en allemand à Karlsbad, sur Hitler et lesProtocoles des Sages de Sion, par R.. Blank.14 Une curiosité, une édition bilingue, en arabe et en français, parue à Paris, composée d’extraits illustrés de Mein Kampf, sous le titre Le racisme et l’Islam, d’A.R. Fitrawe et qui témoigne à la veille du conflit d’une certaine hostilité arabe aux thèses racistes du livre de jeunesse du chancelier Hitler, devenu best seller. Précisons que c’est à cette époque que paraît, en 1937, la première édition de l’ouvrage de Paul Le Cour, L’ère du verseau.15

Réponse à Hitler

Les Protocoles des Sages de Sion dans Mein Kampf

   Voici la traduction du texte de Mein Kampf relatif aux “Sages de Sion” à savoir une partie du Ch. 11, “Volk und Rasse”, pp. 325 – 326, Ed. 1925) :

“Les Protocoles des Sages de Sion que les Juifs renient officiellement avec une telle violence ont montré d’une façon incomparable combien toute l’existence de ce peuple repose sur un mensonge permanent. “Ce sont des faux” riposte en gémissant la Gazette de Francfort et elle cherche à en persuader l’univers : c’est la meilleure preuve qu’ils sont authentiques. Ils exposent clairement et en connaissance de cause ce que beaucoup de Juifs peuvent exécuter inconsciemment. C’est l’important. Il est indiffèrent de savoir quel cerveau juif a conçu ces révélations ; ce qui est décisif, c’est qu’elles mettent au jour, avec une précision qui fait frissonner le caractère et l’activité du peuple juif et avec toutes leurs ramifications les buts derniers auxquels ils tendent. Le meilleur moyen de juger ces révélations est de les confronter avec les faits. Si l’on passe en revue les faits historiques des cent dernières années à la lumière de ce livre, on comprend immédiatement pourquoi la presse juive pousse de tels cris. Car le jour où il sera devenu le livre de chevet d’un peuple, le péril juif pourra être considéré comme conjuré.” (p. 307)

En 1939, Fernand Sorlot publiera, aux éditions qui portent son nom (et non aux Nouvelles Editions Latines dont il est le directeur) une édition expurgée et sensiblement abrégée Mon combat (Mein Kampf), avec en couverture la formule du maréchal Lyautey, sous le portrait de Hitler16 : “Tout français doit lire ce livre”. Le passage sur lesProtocoles est désormais édulcoré (p. 61) : “Les Protocoles des sages de Sion répudiés avec imagination (sic !) par les juifs paraissent donner l’explication des méthodes juives, l’indication de leurs buts. Si ce livre était inconnu (sic), le danger juif disparaîtrait”. On pense au chapitre sur les juifs, figurant dans la Pronosticatio de Lichtenberger, à la fin du XVe siècle17 et qui sera traduit en français au siècle suivant, quatre cents ans avant Mein Kampf.

Hitler à Vienne

   Quand Adolf Hitler (1889 – 1845), auteur à succès de Mein Kampf - cela lui permit de renoncer à son traitement de chancelier – prit-il connaissance des Protocoles des Sages de Sion ? On serait tenté de répondre quand il parvint en Allemagne. D’ailleurs, dira-t-on, les dits Protocoles étaient-ils accessibles, en allemand, avant 1919 ? Hitler qui vient de servir dans l’armée allemande a alors, au sortir de la Grande Guerre, 30 ans. En effet, depuis 1913 – à l’âge de 24 ans – Hitler vit à Munich, en Bavière catholique, décision importante qui est le résultat d’une certaine évolution. J. Pitois, dans une étude18 qu’il lui consacre signale : “Il assiste à des séances publiques du Parlement de Vienne” Cela eut lieu dans les années 1908 – 1909 où sévissait notamment, sous forme d’obstructions diverses, dans cette assemblée le nationalisme socialiste tchèque.19

Or, nos travaux ont mis en évidence le fait que les Protocoles des Sages de Sion parurent dans les Actes du dit Parlement autrichien, entre 1906 et sous une forme plus ample en 1909, en précisant le rôle central de certains députés tchèques dans la transmission de ce texte.20

On pourrait raisonnablement supposer que l’antisémitisme des députés tchèques, inspirés par les Protocoles des Sages de Sion, traduits de russe en tchèque, puis de là en allemand, a pu joue un certain rôle dans la formation idéologique du jeune Hitler, qui avait alors une vingtaine d’années. Ce qui est sûr, c’est qu’en 1923 – 24 quinze ans plus tard, dans la prison où il rédige Mein Kampf, dont le second volume (1927) – le premier paraît dès 1925 – traite notamment de la période viennoise, Hitler mentionne les Protocoles. En fait, le caporal Hitler en aurait rédigé une première esquisse dès 1919, sous le titre de Die germanische Revolution, resté à l’état de manuscrit.21

En fait, Hitler avait mis en place son programme très tôt et probablement au début de sa vingtaine : “C’est à cette époque (celle de son séjour à Vienne) que se sont formés en moi une image et une conception du monde qui sont devenues la base granitique de mon action. Je n’ai rien eu à ajouter par l’étude à ce que je m’étais ainsi crée à l’époque et je n’ai rien eu à y changer.”22

La “protocolisation” de Mein Kampf

   Si les Protocoles des Sages de Sion continuent à paraître dans les années Trente, en France, ils cohabitent avec les ouvrages consacrés à Mein Kampf, “la Bible de l’Allemagne Moderne”. Et d’une façon générale, la publication de cet ouvrage en France ainsi que les commentaires qui en sont donnés, sont le fait d’adversaires de ce qu’on appelle alors l’hitlérisme.

Par protocolisation de Mein Kampf, il faut entendre ici d’abord que l’on retourne un texte contre son auteur ou son présumé / prétendu auteur (individuel ou collectif). Hitler a annoncé / dévoilé ses intentions, ses plans, dans un texte antérieur à son avènement et il ne souhaite pas que le public français en prenne connaissance23 tout comme les juifs étaient supposés, à la même époque, tout faire pour empêcher la diffusion de “leurs” Protocoles ou pour en minimiser la signification et l’actualité.

Cette littérature anti-Mein Kampf devient un genre qui ne mobilise nullement des antisémites : On relèvera, notamment, la présentation de Français, connaissez-vous Mein Kampf ?, campant un nazi, à table devant une mappemonde, une svastika à l’arrière plan. Une telle scène aurait pu aussi bien faire figurer un Juif.

Voilà quelques titres :

Français, connaissez-vous Mein Kampf ? Préface de Léon Mabille, Ed Paix et liberté.24

- H. Drouillet, Réponse d’un Français à l’auteur de “Mein Kampf”.25

- G. Sorbets, Le péril extérieur. L’hitlérisme, Paris, Sorlot26), d’abord paru dans La Petite Illustration, (12 novembre 1938)

- Le Franc Gaulois, Alerte : La paix ? La guerre ? Que veut Hitler ? Ce que promettait le Chancelier allemand dans “Mein Kampf” en 1926… et ce qu’il tient en 1936.27

La paix ? La guerre

   - A. Hitler, Mein Kampf. Edition abrégée de “Mon combat”, Pages choisies et commentées par N. Marceau, Paris, Ed. Du comité Thaelmann, 1938.28

- A. Hitler, Mein Kampf, ce qui ne figure pas dans les éditions françaises publiées par les amis du Führer, Paris, Le Comité de défense républicaine et française.29

Adolf Hitler, ses aspirations, sa politique, sa propagande et les Protocoles des Sages de Sion, Paris, M. Beresniak, 1938.

- Abder Rahman Fitrawe, Le racisme et l’Islam, Paris, (édition bilingue français-arabe).30

- R. Morvilliers, Face à Hitler et à Mein Kampf, Paris, chez l’auteur, 1939.31

- Benoist- Méchin, Eclaircissements sur Mein Kampf d’Adolf Hitler. Le livre qui a changé la face du monde, Paris, Albin Michel, 1939.32

- Iréne Harand, Son combat. Réponse à Hitler, Vienne & Bruxelles, 1936.33

- Alexander Stein, Adolf Hitler, Schüler der “Wesien von Zion”, Karlsbad, Ed. Graphia, 1936.34

- M. L. Michel, A. Hitler, Mein Kampf (mon combat). Extraits de Mein Kampf, Paris, Les Belles Editions.

Mein Kampf, étudié par un français moyen, Paris, Longin.35

- R. De Beauplan, “Un problème de l’heure. Le drame juif”, La Petite Illustration, 4 février 1939; p. 18.

Prenons le cas de l’ouvrage de Ruben Blank (Marcovitch), préfacé par le russe Paul Milioukov.36 On y parle des “confessions” d’Hitler en notant :

“Son livre Mein Kampf écrit dans la solitude de la prison contient assurément plus que ses déclamations sur la place publique. Bien que dix années se soient écoulées, depuis la composition de ce livre ; son auteur n’en a rien retiré, ni rien changé dans ses éditions innombrables qu’il en a fait paraître depuis.”

Préface de Milioukov

   On notera que le préfacier n’est autre que le russe Milioukov, lequel, au début des années 1920, avait participé à un ouvrage dirigé contre les Protocoles des Sages de Sion, paru en 1922, à Paris, en langue russe, aux éditions de la Presse franco-russe, Pravda o Sionskikh Protokolihn, la vérité sur les Protocoles de Sion (ou sionistes) mais qui beaucoup plus récemment (1935) avait, en cette qualité, témoigné au Procès de Berne.

Ailleurs, on parle de l’ “aveu” de Hitler, c’est là que l’on connaîtra ses vrais intentons derrière des discours parfois lénifiants (Français, connaissez-vous Mein Kampf ?). Léon Mabille, dans la préface affirme ainsi :

“Les porte parole d’Hitler en France essayent de masquer les menaces d’Hitler. Ils nous disent : Mein Kampf, littérature désuète, livre du passé”. Non Mein Kampf n’est pas une oeuvre périmée, c’est l’expression de la politique permanente du pangermanisme (…) Les discours d’Hitler sont toujours démentis par ses actes, tous les actes d’Hitler ont confirmé Mein Kampf” (pp. I et II)

Dans un autre pamphlet anti-hitlérien37, la protocolisation de M. K. est particulièrement flagrante, les procédés sont identiques à ceux des commentateurs des Protocoles: il ne s’agit pas de montrer au regard des faits actuels leur authenticité mais leur actualité : “Mein Kampf, c’est, on le sait, le bréviaire du pangermanisme, sans les Habsbourg, (…)Voici les textes confrontés aux faits les plus récents (…) Il fallait rappeler ces textes qui sont le point de départ et le plan originel de la politique extérieure du Chancelier allemand en 1926.”

En 1936, une attaque contre les Protocoles paraîtra en allemand, à Paris, aux Ed. du Carrefour38 : Was soll mit den Juden geschehen ? Praktische Vorschläge von Julius Streicher und Adolf Hitler. “Que va-t-il advenir des juifs? ” demandent l’auteur contraint de publier hors d’Allemagne. On y reprend la thèse (p. 45) d’un faux de l’Okhrana et on y signale la condamnation en première instance, lors du procès de Berne, en date du 14 mai 1935, sans oublier de signaler le passage de Mein Kampfsusmentionné, dans son édition de Munich, NSDAP, 1935, p. 337.39

Ce serait donc peut-être un mauvais procès intenté à Fernand Sorlot (dont un des fils, Bertrand, directeur des Editions de l’Albatros, publiera, en 1979, Aquarius ou la Nouvelle Ere du Verseau40, que d’avoir publié, Mein Kampf, étant donné qu’il s’agissait de sa protocolisation, mais ne peut-il s’agir d’une façon quelque peu hypocrite de diffuser certaines thèses dont on est finalement assez proche ? D’ailleurs, le même libraire ne publiera-t-il pas l’ouvrage de G. Sorbets, Le péril extérieur. L’hitlérisme ?(L’hitlérisme d’après Mein Kampf, pp.13 et seq) L’expression “péril extérieur” fait pendant à celle de “péril juif”, associée aux Protocoles des Sages de Sion.

Exégèse d’un texte prophétique

   Le texte de Mein Kampf nous semble avoir été prophétisé, c’est-à-dire qu’on lui aura conféré un statut de prophétie. Un cas remarquable est celui d’un certain M. L. Michel (Extraits de Mein Kampf) qui publie plusieurs commentaires – faute d’en pouvoir publier une édition française complète – réajustés au fil des événements. Le commentateur rappelle, dans l’édition en date de mars 1939, que “lors de la première édition de ce recueil d’extraits, ainsi que le passage ci-après le fera bien comprendre, j’avais commenté “Mon combat” sans haine, sans parti-pris : objectivement (…) Ainsi donc, par ce dernier coup de force (en Tchécoslovaquie, au lendemain des Accords de Munich) Hitler poursuit la réalisation de “Mein Kampf” (…) La bible nationale-socialiste, dont les extraits nous montreront (…) Combien elle avait prévu (sic) les événements actuels, deviendra à la suite de quelque nouveau “Diktat” la bible de l’Europe, en attendant de devenir le livre Saint du monde.” (p. 11)

On comprend que Hitler, en définitive, en appliquant à la lettre son texte soit parvenu à lui conférer un certain caractère prophétique dépassant, en quelque sorte, sa propre personne comme si son ouvrage avait été inspiré par quelque prescience du futur. Mais, face aux commentaires de MK, notamment en France, on ne peut s’empêcher de penser au destin des Centuries nostradamiques41 également objet de tant d’interprétations conduisant à une sensation de surdétermination, notamment sous la Révolution.42

Les Protocoles retournés contre l’Allemagne

   Mais la polémique anti-hitlérienne va plus loin. Ce sont les Protocoles des Sages de Sion eux-mêmes qui seraient une clef pour comprendre la stratégie nazie : “Les Protocoles (…) peuvent être considérés comme le bréviaire politique des dirigeants du Troisième Reich.”43

Nous en reproduisons d’assez longs passages (à partir des pages 199 à 205), on est au lendemain du Procès de Berne (1935) qui avait vu traîner devant les tribunaux suisses les éditeurs d’une version en langue allemande des Protocoles. Il s’agit en fait de l’adaptation française d’un ouvrage, d’Alexander Stein, Adolf Hitler, Schüler der “Weisen” von Zion, paru en 1936, c’est-à-dire “Hitler, disciple des Sages de Sion”.

Blank, suivant Stein, pose la question : “Qu’est-ce donc qui l’intéresse (Hitler) si puissamment dans les Protocoles des Sages de Sion qu’il en a fait, paraît-il, son livre de chevet ? ” A cette question une réponse frappante a été donnée par l’expert suprême au Tribunal de Berne, M. C. A. Loosli : “Les Protocoles des Sages de Sion (…) correspondent non pas à l’esprit des Juifs mais à l’esprit de l’Allemagne d’aujourd’hui (…) La similitude de l’idéologie politique de M. Hitler avec celle des Protocoles des Sages de Sion est indéniable. Cela ne signifie pas, cependant, que le fondateur du “Troisième Reich” ait emprunté ses principes politiques au pamphlet de la police politique des tsars mais indique seulement une parenté spirituelle (qui) éclate avec une clarté particulière quand on compare l’activité politique de M. Hitler comme chef d’Etat avec le programme politique des Protocoles des Sages de Sion. (dont les préceptes) ont été suivis (…) depuis son avènement au pouvoir avec une fidélité telle qu’on pourrait soupçonner qu’il soit lui-même un Sage de Sion.” Et Blank de préciser avec un certain mordant : “Nous savons pourtant qu’il (Hitler) n’a rien de commun avec Sion. Mais nous savons aussi que les Protocoles des Sages de Sion sont totalement étrangers à l’ancienne patrie d’Israël, que leurs auteurs étaient en réalité des “Sages” de Saint-Petersbourg.”

Réponse du berger à la bergère : non seulement, dans les années 1934 – 1939, en France, Mein Kampf, ouvrage au demeurant beaucoup plus ample, de près de 700 pages, est-il protocolisé mais, en quelque sorte, les Protocoles des Sages de Sion sont “meinkampfisés”. Il ne emble pas que les tenants et les aboutissants des rapports entre Protocoles et Mein Kampf aient été signalés par les historiens actuels ni dans les ouvrages consacrés à Hitler , ni dans ceux consacrés aux Protocoles des Sages de Sion.44

On notera que la vente tant de Mein Kampf que des Protocoles des Sages de Sion est de nos jours respectivement contrôlée et interdite en France. Le Mein Kampf qui fut diffusé en France par les Allemands était un faux édulcoré et tronqué mais dont l’auteur était bien Hitler. L’interdiction qui frappe cet ouvrage de nos jours n’est plus le fait des éditeurs de Hitler mais parce qu’à l’instar des Protocoles, il véhicule des positions antisémites mais à l’époque Hitler cherchait moins à occulter son antisémitisme que sa francophobie. En supprimant des passages de son ouvrage, on ne l’en dénaturait pas moins. Ce faisant Hitler cherchait à persuader les Français qu’il ne les attaquerait pas et concentrerait son effort à l’Est de l’Allemagne, où il comptait élargir ses frontières, tout en diffusant massivement un Mein Kampf inchangé dans son pays, ce qui lui permettait un double jeu, ses discours successifs devant être resitués par rapport à cet ouvrage clef.

Bibliographie des sources secondaires

   - J. Halbronn, Le texte prophétique en France. Formation et fortune, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2002.

- J. Halbronn, La vie astrologique, années Trente-Cinquante, Paris, Trédaniel, 1995.

- J. Halbronn, “The term Protocols from the Zionist Congresses to the Protocols of the Elders of Zion, and the reception of the russian Protocols in Central Europe before 1917”, Proceedings of the Twelfth World Congress of Jewish Studies, Jérusalem, 2001.

- J. Halbronn, Le sionisme et ses avatars au tournant du XXe siècle, Préface H. Gabrion, Feyzin, Ed. Ramkat, 2002.

- J. Putois, “Les voies contemporaines de la Barbarie“, (II), Revue Yerushalaim, 31, 2002 – 2003.

- B. Hamann, La Vienne d’Hitler. Les années d’apprentissage d’un dictateur, trad. de l’allemand, Paris, Ed. des Syrtes, 2002.

- H. Hannoun, Le nazisme, fausse éducation, véritable dressage, Presses Universitaires du Septentrion, 1997.

- E. Jäckel, Hitler idéologue, trad. de l’allemand, J. Chavy, Paris, Gallimard, 1995.

- B. Zehnpfennig, Hitlers mein Kampf: eine Interpretation, Munich, W. Fink, 2000.

- G. Mendel, La révolte contre le père. Une introduction à la sociopyschanalyse, Paris, Payot, 1968.

- W. Maser, Mein Kampf d’Adolf Hitler, Paris, Plon, 1966.

- Th. Féral, Le “combat” hitlérien. Eléments pour une lecture critique, Paris, La Pensée Universelle, 1981.

- H. Staudinger, The inner nazi. A critical analysis of Mein Kampf, Louisiana State University, 1981.

- Marc de Launay, “Lecture de Mein Kampf”, Les Cahiers de la Shoah, 3, Paris; Liana Lévi, 1996.

Jacques Halbronn
Paris, le 25 mars 2003

Notes

Cf. Hitler est-il l’auteur de la doctrine de Mein Kampf, texte dactylographié, conservé à la Bibl. de Documentation Internationale Contemporaine, Q pièce 8164, mai 1939. Retour

Cf. BNF, Res pM 278(1). Retour

Cf. BNF, 8 M24413. Retour

Cf. BNF; 8° M 24413. Retour

Cf. Hitler et sa doctrine, Paris; Ed. de l’ère nouvelle, fin 1934, p. 5. Voir BNF, 8° M Pièce 6820. Retour

Cf. Th. Féral, Le “combat” hitlérien. Eléments pour une lecture critique, p. 33. Retour

Cf. BNF, Z Barrès 21287 . Retour

Cf. BNF, Z Barrès 20798. Retour

Cf. Bibl. Alliance, U 1016. Retour

10 Cf. BNF, 8°M 25686. Retour

11 Cf. BNF, 8°M Pièce 6795. Retour

12 Cf. Bibl. Documentation Internationale Contemporaine, S 48866. Retour

13 Cf. Bibl. de Documentation Internationale Contemporaine, Q pièce 2164. Retour

14 Cf. infra. Retour

15 Cf. notre étude sur cet auteur, sur le Site du Cura. Free.fr et sur le Site Ramkat.free.fr. Retour

16 Cf. BNF, 8° M 25633. Retour

17 Cf. notre étude consacrée au Mirabilis Liber sur le Site Cura.free.fr. Retour

18 Cf. “Les voies contemporaines de la Barbarie”. Retour

19 Cf. B. Hamann, La Vienne d’Hitler. Les années d’apprentissage d’un dictateur, pp. 157 – 158. Retour

20 Cf. J. Halbronn, “The term Protocols from the Zionist Congresses to the Protocols of the Elders of Zion, and the reception of the russian Protocols in Central Europe before 1917” ; J. Halbronn, Le sionisme et ses avatars au tournant du XXe siècle ; J. Halbronn, Le texte prophétique en FranceRetour

21 Cf. W. Maser, Mein Kampf de Adolf Hitler, p. 160 ; Marc de Launay, “Lecture de Mein Kampf”. Retour

22 Cf. Mein Kampf, d’après l’article de M. De Launay, op. cit., p. 15. Retour

23 Cf. supra. Retour

24 Cf. BNF, 8°R 25170. Retour

25 Cf. BNF, 8° R 22374. Retour

26 Cf. BNF, 8° G 13961. Retour

27 Cf. BNF, 8 ° M 8542. Retour

28 Cf. BNF, 8° M 25600. Retour

29 Cf. BNF 8°M 6795. Retour

30 Cf. Bibl. Alliance, U 1031. Retour

31 Cf. Bibl. De Documentation Contemporaine, Nanterre, S 61034. Retour

32 Cf. BNF 8°M 25801. Retour

33 Cf. Bibl. Alliance. Retour

34 Cf. Bibl. Alliance Israélite Universelle, I 3630. Retour

35 Cf. Bibl. Documentation Internationale Contemporaine, S 23177. Retour

36 Cf. “Le racisme & l’antismétisme”); Adolf Hitler, ses aspirations, sa politique, sa propagande et les Protocoles des Sages de Sion, Paris, M. Beresniak, 1938. Retour

37 Cf. Le Franc Gaulois, Alerte: La paix? La guerre ? Que veut Hitler? Ce que promettait le Chancelier allemand dans “Mein Kampf” en 1926… et ce qu’il tient en 1936Retour

38 Cf. BNF, 8° M 24964. Retour

39 Cf. BNF, 8° M 26122. Retour

40 Cf. rubrique Aquarica sur le Site Ramkat. free.fr. Retour

41 Cf. notre ouvrage, Documents inexploités sur le phénomène Nostradamus, Feyzin, Ed. Ramkat, 2002. Retour

42 Cf. notre ouvrage, Le texte prophétique en FranceRetour

43 Cf. Adolf Hitler, ses aspirations, sa politique, sa propagande et les Protocoles des Sages de Sion, Paris, M. Beresniak, 1938. Retour

44 Cf. les deux volumes parus sur le sujet chez Berg, en 1992, sous la direction de P. A. Taguieff. Retour

 


 

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